Portait de Flora Tristan - gravure du XIXème siècle
Portait de Flora Tristan - gravure du XIXème siècle ©Getty - Costa / Leemage
Portait de Flora Tristan - gravure du XIXème siècle ©Getty - Costa / Leemage
Portait de Flora Tristan - gravure du XIXème siècle ©Getty - Costa / Leemage
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Flora Tristan est un personnage d'exception. Jeune orpheline d’un aristocrate péruvien, elle rédigea des livres incisifs au croisement de l'autobiographie et de l'observation sociale et tint réunion dans tous les cercles ouvriers et socialistes susceptibles d'entendre sa parole.

-Aujourd'hui, une grande figure féminine, Flora Tristan (1891-1844) un peu négligée après sa mort, redécouverte depuis cinquante ans et à laquelle l'historienne Brigitte Krulic consacre une solide biographie.

Je ne veux pas me vanter mais quand j'étais professeur, dans la plus haute antiquité, je veux dire après mai 68, je faisais toujours une heure de cours sur Flora Tristan.

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C’est un personnage d'exception. Jeune orpheline d’un aristocrate péruvien, le chevalier Tristan de Moscoso, installé à Paris, ami de Bolivar, mort trop tôt sans avoir suffisamment régularisé son mariage religieux avec la mère de Flora. Laquelle s'en alla chercher sa part d’héritage au Pérou et obtint au moins une somme qui lui permit ensuite de vivre frugalement dans un petit appartement de la rue du Bac. Elle y rédigea des livres incisifs au croisement de l'autobiographie et de l'observation sociale : « Pérégrinations d'une paria », « Promenades dans Londres ». A l'occasion de celles-ci, elle raconte comment, l'accès de Westminster étant interdit aux femmes, elle se déguisa en mamamouchi turc pour y pénétrer : à la différence de ses contemporains libéraux, elle n'apprécie pas favorablement le système parlementaire anglais car, dit-elle, le peuple qui fait la fortune des iles britanniques y est traité en exclu.

Elle en appelle à une autre méthode qui s'expérimenterait dans l’association, et d'abord l’association ouvrière car la classe ouvrière est potentiellement l'acteur numéro un de la transformation sociale à venir.

-Sauf votre respect, vos cours laissaient dans l’obscurité des angles morts qu'explore la biographie de Brigitte Krulic.

Je ne veux pas battre ma coulpe mais je ne donnais pas assez de place aux combats féminins de Flora.

J'avais presque oublié le nom de son mari : Chazal. Pourtant que de rebondissements dans leur malheureuse histoire ! Chazal était un artisan laborieux qui ne supporta pas longtemps l'indépendance et l'exaltation de Flora. Après qu'ils se séparèrent, il fit tout pour s'assurer le monopole de la garde de leurs deux enfants, Ernest et Aline : x tentatives d'enlèvement, x procédures judiciaires... Jusqu'à ce jour de 1838 où il se porta à la rencontre de Flora dans la rue, les deux poings dans les poches et... tira sur elle. Verdict : vingt ans de prison et Aline revint à sa mère.

Vivant l'indissolubilité du mariage comme la source de tous ses maux, Flora en viendra non seulement à défendre le droit au divorce mais à soutenir que l'émancipation de la femme doit être placée au cœur de la question sociale. Pour elle, l'injustice envers les femmes précède les autres.

-Hommes et femmes: il faut que le nombre se réunisse pour former un tout, une unité. C'est le projet de son Union ouvrière.

La brochure qui la présente en 1843-1844 se serait vendue à 24000 exemplaires, ce qui est considérable pour l'époque.

Elle décide d'aller chercher ceux qui pourraient souscrire à l'Union ouvrière jusque dans une vingtaine de villes de France.

Le 4 avril 1844, elle embarque avant l'aube quai Saint-Bernard, remonte la Seine jusqu'à Auxerre, départ de son périple.

Elle tient réunion dans tous les cercles ouvriers et socialistes susceptibles d'entendre sa parole qu'on dit douce et facile.

Elle place sa brochure chez les libraires et, dans le Journal qu'elle tient de son voyage, elle note toutes les observations qu'elle peut faire dans les ateliers et les galetas ou elle pénètre à l'improviste.

Pas facile de voyager à cette époque. Entre Lyon et Saint-Etienne, par exemple, le wagon du premier chemin de fer est d'abord tiré par des chevaux jusqu'à une colline d'où il est lâché à toute vitesse. Pour rejoindre Avignon depuis Lyon toujours, 12 heures suffisent à peine, en vapeur sur le Rhône.

Flora Tristan prend soin dès son arrivée de rendre visite aux autorités civiles, militaires et religieuses. Elle les rassure en disant qu'elle ne fait pas campagne pour l'élargissement du suffrage qui inquiète tant le gouvernement de Louis Philippe.

C'est le combat des bourgeois libéraux. Elle place l'obtention des droits sociaux avant celle des droits politiques.

Son succès est variable selon les villes. Assez important à Lyon, Avignon, Marseille... Moindre évidemment que celui de Liszt qui fait une tournée aux mêmes endroits. A Bordeaux le 24 septembre 1844, elle assiste au concert du compositeur au Grand Théâtre. On ne la reverra plus en public. Une congestion cérébrale la saisit le lendemain. Elle meurt le 14 novembre. Elle a donné son corps à la science et sa tête à la Société de phrénologie qui étudie alors les crânes avec frénésie.

Aline sa fille devenue modiste à Amsterdam revient pour les obsèques. George Sand qui a souscrit à l'Union ouvrière mais n'aime pas Flora qu’elle trouve théâtrale dans son courage, apprécie cependant Aline quand elle la rencontré.

Elle note : "Quel apostolat a pu faire oublier et envoyer si loin dans un magasin de modes à l'étranger un être si adorable ?" Un jeune journaliste partagera ce point de vue sur le charme d'Aline. Il s'appelle Clovis Gauguin. Ils auront un fils, Paul Gauguin.

Ouvrage : Brigitte Krulic Flora Tristan Gallimard