La Place Rouge à Moscou en 1968
La Place Rouge à Moscou en 1968 ©Getty - Paolo KOCH
La Place Rouge à Moscou en 1968 ©Getty - Paolo KOCH
La Place Rouge à Moscou en 1968 ©Getty - Paolo KOCH
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Marina Ovsyannikova intervenait en plein direct pendant le journal télévisé en Russie avec une pancarte dénonçant la propagande du Kremlin. Cet acte rappelle une autre image, celle de 8 personnes sur la place rouge, le 28 août 1968, manifestation contre l'invasion soviétique de la Tchécoslovaquie.

-L'image a fait le tour du monde : la speakerine du journal télévisé russe qui déroule les communiqués de l'"opération spéciale" en Ukraine et, derrière elle, une femme qui brandit une pancarte : no war. Cela vous rappelle une manifestation sur la Place Rouge le 28 août 1968.

Manifestation contre l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie, présentée, elle comme une "aide fraternelle". Huit personnes en tout mais là encore, un retentissement international.

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Parmi ces manifestants, Natalia Gorbenovskaia.

J’ai eu l’honneur de la rencontré quand elle vivait en France. Elle était minuscule, on la surnommait Petit moineau ,1m50, mais dont il émanait une grande détermination...

Devenue une infatigable bloggeuse, elle disait souvent "Ah, si nous avions eu, au temps soviétique, internet !"

Marina Ovsiannikova, avant son intervention au Journal télévisé, avait rédigé sa page Wikipédia.

Sur celle de Natalia Gorbenovskaia, on aurait lu, si elle avait pu exister :

"32 ans. Traductrice. Ecrit des vers le dimanche soir notamment à l’heure de la lessive. Deux enfants, mon dernier congé de maternité m'a permis de prendre la  responsabilité, en 1967, de Chronique des évènements en cours. Le grand dissident Sakharov dit de cette publication à la parution irrégulière qu’elle documente et indexe la répression, sans fioritures, sans épithète." J’ajouterais : comme dans la poésie de Natalia.

-La Chronique des événements en cours, c'est une valeur de référence du... samizdat.

Un mot qu’on retrouve souvent sur le net. La comparaison des deux modes de circulation est tentante.

Dans les années 1960 un texte du samizdat était d'abord tapé en 4, 5 ,6 exemplaires avec du papier carbone. Qui l'avait entre les mains ensuite en faisait ce qu’il voulait : le retapant pour le redistribuer à son tour, le gardant voire le détruisant.

Si ce texte finissait par être imprimé à l'étranger, à New-York, Francfort ou Paris, il devenait un tamizdat.

La Chronique des évènements en cours fonctionnera ainsi pendant quatorze ans, avec des équipes qui se relaieront les unes les autres : Natalia Gorbenovskaia n’aura pu y tenir qu'une année.

-La manifestation de la Place Rouge l'a trop surexposée.

C’était le 28 août 1968 il faisait 28 degrés. L'Armée Rouge venait d’envahir la Tchécoslovaquie- une "aide fraternelle" pour remplacer l’équipe communiste réformatrice de Dubcek par un gouvernement fantoche.

Les huit personnes se connaissent un peu ou à peine qui viennent protester avec leurs pancartes : "Liberté pour Dubcek, Bas les pattes en Tchécoslovaquie, Pour votre liberté et pour la nôtre".

-L'autre soir, après le Journal télévisé, Marina Ovsiannikova a été condamnée à une amende. Dans un premier temps.

En 1968, dans un premier temps, comme vous dites, Natalia Gorbenovskaia a été laissée libre.

Elle avait un nourrisson de trois mois qu’elle allaitait. Elle l’avait d'ailleurs amené Place Rouge : il y a deux landaus fameux dans l’histoire soviétique, celui de Natalia après celui qu’Eisenstein a fait dévaler le grand escalier du port aujourd’hui menacé d'Odessa.

Mais Natalia fut arrêtée un peu plus tard. Et internée pendant deux ans dans un asile, traitée aux neuroleptiques. Comme un des autres manifestants, Victor Fainberg, qui, lui, en passa cinq dans un hôpital psychiatrique de Leningrad. L’opposition  comme une nouvelle maladie mentale. Dans l’hôpital où se trouvait Fainberg, le médecin réputé le plus cruel s'appelait Lev Pretrov. Il tomba le masque quand Fainberg se mit en grève de la faim. C’est lui qui en avertit les correspondants de presse étrangers.

-Natalia put émigrer, comme Fainberg.

Il faut rendre à Poutine cette justice : on quitte aujourd'hui moins difficilement la Russie qu'a cette époque.

Fainberg vit encore en France. Natalia Gorbenivskaia s’y établit en 1975. Toujours traductrice et poétesse.

A noter cependant : c'est la Pologne qui lui donna un passeport. La France en était chiche. Quand le Premier soviétique Brejnev venait à Paris, la police de Giscard d'Estaing en éloignait les leaders dissidents trop voyants en leur payant des chambres d’hôtel à la campagne.

-En 2008, pour l'anniversaire de l'invasion de la Tchécoslovaquie, nouvelle manifestation, commémorative, sur la Place Rouge.

Avec toujours la même pancarte : "Pour votre liberté et pour la nôtre". Il n’y avait guère plus de monde. Le physicien Pavel Litvinov avait écopé après 68 de cinq ans comme électricien en Sibérie, il est revenu en 2008, on ne l'a pas touché.

La petite fille de Natalia qui la représentait a été arrêtée avec deux autres personnes.

Natalia est morte à Paris en 2013, de retour d’une cérémonie à Prague où le gouvernement tchèque avait une nouvelle fois marqué sa reconnaissance aux manifestants de la Place Rouge. Gouvernement qui, de tous ceux d’Europe centrale, est peut-être le plus remonté aujourd'hui contre Poutine.