Jean-Luc Mélenchon à l'Assemblée nationale en décembre 2018
Jean-Luc Mélenchon à l'Assemblée nationale en décembre 2018 ©Getty - SOPA Images
Jean-Luc Mélenchon à l'Assemblée nationale en décembre 2018 ©Getty - SOPA Images
Jean-Luc Mélenchon à l'Assemblée nationale en décembre 2018 ©Getty - SOPA Images
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A l'œil nu n'apparaissent de La France Insoumise que le Chef et son groupe de proches- les députés de son groupe en particulier, serrés sur leurs bancs à l'Assemblée, sans cravate pour les hommes- on devine qu'ils auraient été sans-culottes pendant la Révolution.

-Jean-Luc Mélenchon se trouve dans cet entre-deux tours en position centrale - non pas centriste. Ses lieutenants disent que leur organisation est, au cœur d'un mouvement fort, un noyau dur. Que sait-on en termes sociologiques de La France Insoumise pour en être aussi sûr ?

A l'œil nu n'apparaissent en effet que le Chef et son groupe de proches- les députés de son groupe en particulier, serrés sur leurs bancs à l'Assemblée, sans cravate pour les hommes- on devine qu'ils auraient été sans-culottes pendant la Révolution.

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Mais un travail fouillé de Manuel Cervera Marzal nous en dit beaucoup sur le mouvement qui, initié naguère par le Parti de Gauche, ne se veut plus parti depuis longtemps.

Je préfère le sous-titre du livre, "Sociologie de La France Insoumise", à son titre "Le populisme de gauche". Pardonnez-moi cette coquetterie de fils du peuple mais, selon moi, le terme de populisme n’apporte pas grand-chose en matière de théorie tandis qu'en pratique, répété jusqu'à plus soif par les classes dominantes, il blesse les dominés.

Ceci dit, il faut bien reconnaitre que Jean-Luc Mélenchon a été "dégagiste" plus souvent qu'à son tour. En témoigne par exemple un factum de 2011 retrouvé dans ma bibliothèque intitulé "Qu'ils dégagent tous !" Étaient visés les satisfaits, les belles personnes, les importants- et parmi eux les militaires français qui siégeaient à l'OTAN pour soutenir, je cite, "la politique atlantiste contre la Russie et aussi bien nos bureaux de Bruxelles qu'il aurait fallu, je cite toujours, attaquer au marteau-piqueur jusqu'à arracher les racines  profondes que le cancer de l'Europe libérale à incrustées dans la chair de notre République".

Ceci dit, Jean-Luc Mélenchon est aussi un reconstructeur. Manuel Cervera Marzal observe comment son groupe parlementaire s'est inspiré des travaux de son atelier des lois qui rédige de façon participative des propositions sur des questions données. Et le président du patronat français lui-même a reconnu qu'il y avait de la cohérence dans son projet, intitulé Programme en commun, en référence non pas à l'agitation populiste mais à une antique tradition de gauche.

-Il se répète que le mouvement est composite.

En bon langage de gauche classique, dites : interclassiste.

Il y a plus d'un point commun entre Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron : ils visent, en même temps, plusieurs cibles.

Mélenchon ne veut pas abandonner les fragments de la classe ouvrière disloquée qui, fâchés, n'entend pas devenir fachos. Il y réussit difficilement. Il veut harponner les jeunes par le biais des moyens d'information qu'ils utilisent, il y parvient bien. Il veut reformuler une vision progressiste du monde à l'usage des classes moyennes et supérieures qui redoutent les replis identitaires.

Mais les moyens manquent pour fixer cet électorat aussi volatil que les autres. Il y a bien à La France Insoumise un atelier des lois mais combien d'ateliers de formation ? Des actions militantes - qui d'autre colle encore massivement des affiches ? Mais combien reste faible l'implantation locale durable, nonobstant le modèle de François Rufin dans sa circonscription de Picardie. Mélenchon lui-même va sans doute devoir quitter la sienne, à Marseille.

Mélenchon et Macron ont ceci encore de commun qu'ils craignent plus que toute la lenteur. Ils ont joué avec délectation à chamboule-tout, ce n'est pas pour rebâtir une organisation avec des délégations, des fédérations, des timbres d'adhésion et des congrès.

-Et des tendances.

Manuel Cervera Marzal parle de césarisme. Mélenchon coopte un petit groupe de proches. Pour éviter la création de féodalités locales, il pousse en avant des générations de jeunes ambitieux qu'il va mettre en concurrence quand il ne les met pas de côté. Au risque de voir les vétérans en prendre ombrage.

Mais La France Insoumise est un outil biface : il faudrait plutôt parler d'anarcho-césarisme. Le chef est traité parfois de Lider maximo mais il donne des orientations générales plus que des ordres. Et par le relais des réseaux sociaux. Il ne gouverne pas par ordonnances mais par l'influence.

Quand il s'agit de s'adresser aux électeurs, il lui faut peser son discours. Dimanche soir, il a juste fixé une ligne rouge : ne pas donner une voix à Madame Le Pen. Peut-il aller plus loin, avec d'autres prescriptions ? Il n'est pas même sûr d'être suivi sur le premier point.

-Vous brûlez de conclure avec un autre grand orateur, Bossuet. Curieux !

Je peux, non ? Mélenchon, en fin de campagne, s'est montré moins anticlérical que d'habitude. Donc j'ose introduire Bossuet. L'Aigle de Meaux, dans une de ses oraisons funèbres, constatait que "chacun, dorénavant, se fait de lui-même un tribunal où il s'est rendu l'arbitre de sa croyance". Se désolant ainsi de la progression du libre examen, il incriminait le protestantisme. Or le libre examen poussé à l'extrême est maintenant le caractère dominant de notre politique qui devient illisible, insaisissable. La faute au protestant Jospin avec sa gauche plurielle ? Mélenchon incarne encore dans cette société en forme de puzzle une figure survivante de Grand Pontife.

Mais quel effet réel la bulle d'excommunication qu'il fulmine contre l'extrême droite peut-elle avoir ? Manuel Cervera Marzal entend montrer que son électorat et celui de Marine Le Pen ne sont pas poreux. La preuve nous en sera donnée - ou pas - au deuxième tour.

Ouvrage : Manuel Cervera Marzal Le populisme de gauche. Sociologie de La France insoumise La Découverte