Marchandises américaines déchargées dans un port britannique en juin 1941
Marchandises américaines déchargées dans un port britannique en juin 1941
Marchandises américaines déchargées dans un port britannique en juin 1941 ©Getty - Horace Abrahams
Marchandises américaines déchargées dans un port britannique en juin 1941 ©Getty - Horace Abrahams
Marchandises américaines déchargées dans un port britannique en juin 1941 ©Getty - Horace Abrahams
Publicité
Résumé

Le prêt-bail est né du cerveau fertile de Churchill. Fin 1940, il est en grande difficulté : alors que la guerre sous-marine bat son plein, l'offensive aérienne continue. Il envoie à Roosevelt un long mémorandum suggérant des possibilités de faire parvenir de l'aide, non sans contourner le mot.

En savoir plus

-La décision de Joe Biden, validée par le Congrès, d'accorder à l'Ukraine un prêt-bail est une décision rare et sans doute de première importance pour la suite du conflit.

Les chiffres annoncés donnent le tournis. Dès avant le déclenchement de l'invasion de l'Ukraine par Poutine, Washington avait accordé une aide d'un milliard de dollars. Quatre autres milliards ont suivi depuis trois mois. Mais là, il s'agit de 33 milliards avancés selon sur un échéancier long. L'Union européenne participe aussi mais pour un milliard seulement.

Publicité

20 des 30 milliards sont des contributions d'ordre militaire. Et correspondent d'abord à l'envoi de matériels. Il s'agit de permettre tout de suite aux Ukrainiens de retrouver une maîtrise du ciel : avions, hélicoptères, drones tueurs, drones fantômes... Les véhicules blindés sont aussi privilégiés et les obusiers.

-Le mécanisme imite celui qui avait été mis en place en 1941 par les Etats-Unis pour aider le Royaume-Uni et son Empire, alors bien seuls.

Le prêt-bail est né du cerveau fertile de Churchill. Fin 1940, il est en grande difficulté : alors que la guerre sous-marine bat son plein, l'offensive aérienne sur l'Angleterre continue. Il en est réduit à transférer le Parlement loin de Westminster. Néanmoins il sait que Roosevelt cherche tous les moyens de le soutenir mais sans pouvoir afficher d'intentions bellicistes. A l'automne 1940, le président américain est candidat à sa réélection, il dissimule aux électeurs qu'il est sur le sentier de la guerre. Mais en novembre 1940, il est réélu. Le Premier ministre britannique sent le moment favorable pour ferrer son partenaire.

Il lui envoie en novembre 1940 un long mémorandum- "un des plus importants textes que j'ai jamais rédigé", dira-t-il dans ses Mémoires. Il suggère des possibilités de faire parvenir de l'aide, non sans contourner le mot : "Non, ce n'est pas un appel au secours, c'est un relevé des actions communes que nous pourrions mener puisque nous avons le même but, la défaite des dictatures".

Roosevelt parti se reposer en croisière sur un bateau militaire lit le courrier de Churchill sur le pont, il médite pendant deux jours et revient avec la solution.

Il va la présenter aux Américains à l'aide d'une image qui parlera aux habitants des maisons de banlieues qu'ils sont souvent. "Imaginez, dit-il, qu'il y a le feu chez votre voisin. C'est vous seul qui détenez la lance à incendie indispensable. Vous allez la prêter au voisin, c'est votre intérêt à tous deux. Il remboursera plus tard."

Et en effet, le Royaume-Uni ne finira de rembourser qu'en 2006.

Pour Churchill, le prêt-bail est un tournant essentiel du conflit, à l'égal de la défaite de la France ou de l'échec allemand dans la bataille d'Angleterre.

-Le prêt-bail est signé en mars 1941. L'entrée en guerre directe des Etats-Unis survient neuf mois plus tard, avec l'attaque de Pearl Harbour. Entretemps, Hitler aura envahi l'URSS en juin.

Et se sera posée la question de l'extension du prêt-bail à... Moscou.

Car le prêt-bail va être étendu à l'Union soviétique. C'est une question qui n'apparaît gère dans les reconstitutions historiques de Poutine : la grande Guerre patriotique de Staline aurait-elle pu être gagnée sans le soutien américain ? En décembre 1941, le général de Gaulle -qui, soit dit en passant, bénéficia lui aussi de quelques miettes du mécanisme- observait que la guerre serait gagnée par les Etats-Unis car leur structure économique était la plus capable de tenir dans la durée.

-Le prêt-bail, c'est le financement dès maintenant pour un remboursement dans le temps. Mais quand il s'agit de matériel déjà existant, il faut qu'il soit livré dès demain.

Les questions de logistique sont incontournables et doivent être résolues sous peine d'impuissance.

Cette année, l'accès à l'Ukraine est déjà difficile. L'écartement des rails fait problème. Et l'état des transformateurs électriques ciblés par l'artillerie russe... Les ports restants vont-ils demeurer accessibles ? Le plus grand pont à la frontière roumaine est inutilisable. D'ailleurs, les chars Abrams que pourrait fournir l'armée américaine ne sont-ils pas trop lourds pour tous les ponts d'Ukraine ?

En 1942-1944, l'URSS, le plus vaste pays du monde, avait la chance d'être si vaste qu'on pouvait mettre hors de portée beaucoup de lieux de production. Le prêt-bail a servi à appuyer ces nouvelles localisations.

-Le prêt-bail a même concerné le goulag.

Evidemment vue l'étendue de celui-ci.

Aux limites du Goulag existait une terre aux dimensions infinies qui n'était qu'un espace concentrationnaire. C'était la Kolyma, capitale Magadan dont témoignent les récits du déporté Chalamov.

Chalamov raconte sur un mode qui finit par devenir comique l'arrivée d'un envoyé spécial américain. Le vice-président de Roosevelt, Henry Wallace, en effet, est venu en personne dans la Kolyma. Il avait fallu tout bouleverser pour qu'il ne s'aperçoive de rien. Et, en effet, il est revenu enchanté par les Soviétiques.

-Et depuis, guère de trace du prêt-bail dans l'histoire officielle russe.

Non plus d'ailleurs que du vice-président Wallace dans l'histoire américaine. En 1945, Roosevelt concourt pour un dernier mandat dont on sait qu'il ne le finira pas. Les alliances nouées par le prêt-bail ont rendu Wallace trop idéaliste. Il est débranché et remplacé sur le ticket démocrate par Truman qui déclenchera Hiroshima, s'affrontera à Staline, lancera le plan Marshall qui, lui, sera destiné aux vrais amis, pas aux "camarades".