Joséphine Baker et ses enfants adoptés dans sa propriété du château des Milandes en 1964 ©Getty - Keystone-France
Joséphine Baker et ses enfants adoptés dans sa propriété du château des Milandes en 1964 ©Getty - Keystone-France
Joséphine Baker et ses enfants adoptés dans sa propriété du château des Milandes en 1964 ©Getty - Keystone-France
Publicité
Résumé

Le nombre des enfants étrangers adoptés en France qui avoisinait les 4000 autour de l’an 2000 est tombé à 244 en 2021 ! Et l'explication par la pandémie ne tient pas. On est loin de l'époque où Joséphine Baker constituait son foyer arc en ciel de 12 enfants venus de tous les pays.

En savoir plus

-l'Assemblée nationale vient de voter une proposition de loi sur l'adoption, portée par Monique Limon, députée LREM de l'Isère. Le texte se présente comme une modernisation de l'adoption afin par exemple, de l'ouvrir mieux aux couples du même sexe. Il accompagne surtout une contraction spectaculaire de l'adoption internationale.

Le nombre des enfants étrangers adoptés qui avoisinait les 4000 autour de l’an 2000 est tombé à 244 en 2021 ! Et l'explication par la pandémie ne tient pas. L'effondrement vient de plus loin : en 2019, avant les restrictions de la circulation internationale, on en était à 421.

Publicité

La cérémonie de panthéonisation de Joséphine Baker peut être lue avec une certaine ironie : on est loin de l'époque où elle constituait son foyer arc en ciel de 12 enfants venus de tous les pays.

Le sociologue Sébastien Roux titre carrément un livre qu'il vient de faire paraître : la fin de l'adoption internationale.

Il a enquêté dans des pays comme le Vietnam et l'Éthiopie et aussi dans une unité départementale de l'ASE, l'aide sociale à Enfance.

Il décrit une réunion d'information destinée aux candidats parents. A mesure que l'heure avance, leurs visages se décomposent quand il leur est expliqué qu'ils devront attendre, après leur agrément, sept ou huit ans avant qu’un apparentement se réalise -ou pas.

Quelques centaines d'adoptions internationales seulement qui aboutissent chaque année, cela fait combien d'adultes qui ne deviendront jamais parents ? Combien d'enfants qui ne grandiront pas dans une famille ?

-Retournement démographique. Retournement moral aussi de la conception de l'adoption...

Longtemps, l'adoption a surtout concerné des majeurs dont des ainés cherchaient à transmettre leur patrimoine. Il y a un siècle, quand l'adoption de mineurs, d'enfants s’est développée, elle se faisait sur le modèle de la famille traditionnelle. Et pareillement quand, à partir des années 1970, l'adoption internationale s'est envolée.

D'un côté, des parents candidats déclarant de l'amour à donner ; de l’autre, des enfants victimes de guerres, de la pauvreté qui pouvaient s'estimer chanceux de l'opportunité qui leur était offerte.

-Oui mais la situation est à ce point asymétrique qu'elle a fait l'objet de critiques de plus en plus nombreuses.

Dans les pays d'où viennent les enfants qui commencent à parler de violation de leurs souverainetés nationales, chez un certain nombre d'enfants qui peuvent se dire victimes d'une captation.

Au long de la procédure d'agrément, les parents, candidats s'entendent maintenant répéter : « Les enfants que vous allez peut-être accueillir ne sont pas des enfants comme les autres car ils ont vécu l'expérience de l'abandon. »

On voit dans le livre de Sébastien Roux une professionnelle recommander aux adoptants d'un petit bulgare : laissez toujours à proximité de lui une petite boîte ou il trouvera de vieilles photos, un doudou d'avant...

Les parents doivent se persuader qu'ils ne formeront pas une famille comme les autres. Qui n'accepte pas d'entrer dans ce nouveau discours a beaucoup moins de chance d'obtenir l'agrément.

-Puis vient le temps, généralement très long, de la recherche de l'apparentement.

Recherche individuelle dans un pays de son choix ? Le texte de Monique Limon à l'Assemblée pousse à réduire cette procédure, minoritaire.

Passage par un opérateur ? Là, c'est très compliqué.

L’Agence française de l'Adoption est accessible depuis toute la France et coopère avec tous les pays qui peuvent être concernés. Les OAA, Organismes autorisés pour l'adoption peuvent ne l'être que dans certains départements et ils ont à l'étranger leurs destinations spécialisées. Les OAA pratiquent leurs propres questionnaires de motivation, assez intrusifs. Face à ceux-ci, les candidats réalisent vraiment qu'ils vont devoir accepter des enfants "à particularités", c'est à dire porteurs de pathologies : en 2017, c'est le cas de 90 pour cent de ceux venus du Viêtnam.

Sébastien Roux rapporte les conseils d'un médecin à cet instant : on vous demande si la tuberculose serait un obstacle, mettez : non, ça se guérit. Et à la question "Un enfant amputé ? Dites que vous acceptez, parfois il ne s'agit que d'un doigt."

-Qu'on se préoccupe d'abord des enfants et de leurs droits plutôt que de satisfaire un droit à l’enfant qu’affichaient parfois les parents candidats, ça témoigne d’une moralisation de l'adoption internationale.

C'était évidemment souhaitable. On se souvient de l'Arche de Zoé embarquant nuitamment au Tchad une centaine d'enfants présentés faussement comme des victimes de la famine du Darfour et qui avaient été précommandés par des familles de notre bonne vieille métropole coloniale.

A La Haye, une convention internationale de l'adoption a pris forme qui a inspiré ensuite les législations de nombreux pays au long des années 1990.

Mais, demande Sébastien Roux, si la moralisation était nécessaire, pourquoi n'a-t-elle pas sauvé l'adoption internationale ?

Peut-être l'a-t-elle même contrarié par ses effets pervers ? Des adoptants, on exige qu'ils se soumettent à une véritable opération-vérité : pourquoi veulent-ils des enfants d'Asie plutôt que d'Afrique, ne faut-il pas débusquer chez eux toute trace de racisme ?

En revanche, il est des pays interlocuteurs qui produisent sur l'origine des enfants plus de faux papiers que de vrais. Et combien de ces pays changent sans cesse d'attitude, restreignent leurs autorisations, se servant des enfants comme d'un outil de pression diplomatique ? Sébastien Roux cite ainsi la Russie.

Avec cette fin annoncée de l'adoption internationale s'énonce un paradoxe. D'un côté, il nous est affirmé que la famille est de plus en plus recomposée, ductile, évolutive. Mais en matière d'adoption, les normes sont de plus en plus contraignantes.

Et pendant que l'adoption internationale s'effondre dans le silence, la GPA à l'étranger se développe.

Exemple. L'Ukraine n'accepte que les adoptions par démarche à titre individuel. Si la France exige le passage par un opérateur, les enfants resteront dans leurs orphelinats pleins à craquer. En revanche, les autorités consulaires faciliteraient la remise de visas pour les bébés nés de GPA que des Français ont payé à une mère porteuse en Ukraine.

Où est la moralisation nécessaire ?

Ouvrage : Sébastien Roux Sang d'encre. Enquête sur la fin de l'adoption internationale Vendémiaire

Références

L'équipe

Jean Lebrun
Production