Camp de réfugiés chiliens à Chamerolles en février 1974 ©Getty - Daniel SIMON
Camp de réfugiés chiliens à Chamerolles en février 1974 ©Getty - Daniel SIMON
Camp de réfugiés chiliens à Chamerolles en février 1974 ©Getty - Daniel SIMON
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Résumé

Septembre 1973.Le président Allende est renversé par la junte du général Pinochet. Des milliers de militants de gauche menacés de mort se présentent non pas devant l'ambassade des Etats-Unis, non plus devant celles du Royaume Uni ou de la Chine mais face aux grilles de la représentation française.

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-La très difficile évacuation de l'aéroport de Kaboul est dans l''histoire diplomatique un évènement inédit. Cependant, au moins depuis la guerre d’Espagne, les diplomates de notre pays ont été appelés à se hausser au-dessus d'eux-mêmes, devant à plus d'une reprise traiter des personnes en danger de mort qui demandaient l’asile. C'était, il est vrai, dans leurs locaux, les ambassades voire les consulats.

Au XIXème s'était posée d'abord la question de l'accueil de dirigeants politiques chassés du pouvoir et qui sollicitaient un refuge. Venezuela 1858, Chili 1858, Pérou 1865, Haïti 1876... Je ne parle que des premières fois. Les coups d'état étaient si nombreux en Amérique latine. Une sorte d'usage s'établit.

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C'est d'ailleurs en Amérique latine, au Chili, qu'un nouveau cas de figure apparait en septembre 1973. Le président socialiste Allende est renversé par la junte du général Pinochet. Des milliers de militants de gauche menacés de mort se présentent non pas devant l'ambassade des Etats-Unis, complice du putsch, non plus devant celles du Royaume Uni ou de la Chine de Mao mais face aux grilles de la représentation française.

C'est l'opposant François Mitterrand qui était l'ami d'Allende. Le ministre des Affaires étrangères Michel Jobert est au regret de dire que le malheureux président a succombé faute d'avoir réussi dans son expérience que critique longuement le président Pompidou. Le Chili lui apparait un peu comme le miroir de ce qui pourrait advenir en France si l'union de la gauche y gagnait un jour les élections mais Georges Pompidou, ému, ajoute qu'il faut faire tout son possible sur le plan humanitaire.

-Et, sur place, à Santiago, les diplomates vont faire l'impossible.

A Kaboul, l'ambassadeur Martinon, un moment absent, a pu rejoindre son poste juste avant le drame. A Santiago, notre représentant était en Europe le 11 septembre 1973. Le chargé d'affaires Jean-Noël Bouillane de Lacoste, voyant survenir les premières personnes, prend sur lui de les accueillir. Et une fois l'ambassadeur Pierre de Menthon revenu, les portes continuent de s'ouvrir. Bientôt la chancellerie et la résidence deviennent un gigantesque dortoir. En période de pointe, jusqu'à 170 personnes à la résidence, 90 à la chancellerie. Les diplomates et leurs femmes font les courses, les premiers temps sur leurs deniers, les réfugiés font la cuisine dans une tente dressée sur la pelouse. Le soir, Pierre de Menthon quitte le bureau dont il gardé l'usage, avec deux chambres pour lui et ses enfants; il vient leur parler de la résistance au nazisme dans laquelle s'est illustrée sa famille, en Haute Savoie. Au Quai d'Orsay, le directeur des Affaires consulaires s'appelle Gilbert de Chambrun, il a commandé un maquis en Lozère. Une ligne budgétaire est dégagée pour assurer le financement de la vie quotidienne des quelque 6 ou 800 "asilés" qui passeront par l'ambassade. Michel Jobert donne lui-même une somme sur ses fonds personnels et prend bien garde de ne pas le faire savoir.

-Paris compte maintenir les relations diplomatiques. La France répète, comme aujourd'hui qu'elle reconnait les Etats et non pas les gouvernements. Et il lui faut ne pas donner à Pinochet un prétexte pour rompre.

Le couple  Menthon continue de se rendre, impavide, aux réceptions que reprend la junte. "Ces raouts me dégoutent", dira Françoise de Menthon.

Mais il faut bien obtenir les sauf-conduits qui permettent l'exfiltration des réfugiés vers l'aéroport. A chaque fois l'ambassadeur les accompagne. Les derniers seront partis en décembre. Parmi eux, le premier surgi dès le 11 septembre et qui sera employé à Paris au service d'entretien du journal "L'Humanité". Il mourra d'ailleurs mystérieusement assez vite : la sécurité des réfugiés n'est jamais complète.

-L'opinion est toujours tentée de croire ainsi que l'asile diplomatique est une valeur jusqu'ici à peu près assurée.

C'est en réalité une convention d'usage une libéralité humanitaire, mal fondée. Les régimes qui, comment dire, manquent à la courtoisie peuvent évidemment aller outre. 

Moins de deux ans après le coup d'état chilien, les khmers rouges vont le prouver. Innombrables sont alors les cambodgiens qui craignent d'être leurs victimes et qui veulent se réfugier à l'ambassade de France. Il n'y a plus d'ambassadeur ni même de chargé d'affaires, seulement un consul avec moins de dix personnes et des consignes qui n'en sont pas. Il n'est pas sûr que qu'à Paris les responsables aient été aussi attentifs qu'en 1973. Il est sûr hélas qu'une partie de la gauche n’a pas compris ce qu'étaient les khmers rouges. Ceux-ci refusent de considérer l'ambassade comme un territoire préservé, exigent la liste des réfugiés, menacent de venir les chercher eux-mêmes et d'embarquer aussi les ressortissants français.

Quelques-uns ont voulu débattre jusque devant la justice de la manière dont les Français qui se trouvaient pris dans cette tragédie, ont agi. Les journalistes ne sont pas nécessairement les mieux placés pour juger les diplomates. Rappelons que "Le Monde" en "une" avait titré : "Les khmers rouges libèrent Phnom Penh..."

Si, une fois l'aéroport occupé par les talibans, l'ambassade de France à Kaboul rouvrait, comment faudra-t-il faire ?

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L'équipe

Jean Lebrun
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