Le village de Nohant-Vic dans le Berry ©Getty - Dominique REPERANT
Le village de Nohant-Vic dans le Berry ©Getty - Dominique REPERANT
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Résumé

George Sand parlait d'expérience de la France, sans naïveté. Dans son Berry, elle avait vu comment en juin 1848, la République à peine proclamée, les paysans s'étaient dressés contre la capitale qui ne pensait pas comme eux.

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-Au scrutin présidentiel, la moitié des communes de France ont donné la majorité à Marine Le Pen. Et parmi elles, une plus forte proportion encore des communes rurales. Ce qui vous a donné envie de relire George Sand ! Pendant un demi-siècle, elle a attendu la République au village. Le peu de temps qu'elle l'a vue installée, elle l'a déçue. Mais...

Les commentaires du scrutin n'ont cessé d'insister sur les bipolarisations à l'œuvre et qui seraient invincibles : le bloc élitaire contre le bloc populaire, Paris contre la province, la ville contre la campagne.

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Pour George Sand qui, déjà, a entendu ces formules qui ressemblent à des clichés, rien n'était plus dangereux.

Elle parlait d'expérience de la France, sans naïveté. Dans son Berry, elle avait vu comment en juin 1848, la République à peine proclamée, les paysans s'étaient dressés contre la capitale qui ne pensait pas comme eux. Elle savait bien ce qui se murmurait sur son compte derrière les persiennes des maisons : les commères priaient pour la condamnation de la citadine émancipée.

Mais à Nohant où était sa maison et où elle ne cessait de revenir, elle pensait que la fraternité était possible.

Aujourd'hui la majorité des citadins ne savent nommer, au mieux, qu'une dizaine d'arbres et distinguent mal le chant d'un oiseau d'un autre. George Sand, elle, avait partagé son enfance et son adolescence avec ses voisins. Dans "L'Histoire de ma vie", elle raconte les vrais banquets que ses camarades de jeux et elle faisaient avec une jatte de lait et quelques fruits, posés au bord d'une rivière.

Ensuite, elle était devenue propriétaire et grande propriétaire mais ses revenus provenaient d'abord de son travail de plume. Elle se comportait du mieux qu'elle pouvait avec ses fermiers, veillant à ne jamais leur faire perdre la face et eux l'appréciaient : le Berry était, sauf exception, une région socialement calme.

-Oui mais ses romans dits champêtres, de "François le champi" à "La petite Fadette" décrivent un paysage de fiction.

Ce que nous nommons, après elle, la Vallée noire.

Mais c'est une fiction documentée par les souvenirs de jeunesse d'une part et une attention d'ethnographe à la grandeur des choses qui, à la campagne, durent longtemps.

Le lecteur des villes qui n'y entend rien croit lire des pastorales mais qui sait observer de près décèle de l'indéchiffrable. Le paysan dans l'œuvre de Sand n'entre pas n'importe comment dans une maison, n'en sort pas sans façons, ne surgit pas inopinément par derrière. Chacun possède une capacité particulière qui est son secret. La campagne bruisse de secrets. Dans "La Mare au diable", le lieu du même nom ; dans "La petite Fadette", le passage d'un gué que les feux follets éclairent ou rendent dangereux selon les circonstances.

Dans ses livres, George Sand considère tout ce trésor de savoir oral avec le plus grand sérieux. Et si les citadins ne sont plus du tout prêts à y croire, eh bien, elle préfère le dissimuler plutôt que de l'exposer à la moquerie.

-Y a-t-il à l'époque, au milieu du XIXe, en France, un auteur qui traite le monde rural avec autant de respect ?

Lamartine parfois quand, après son expérience politique de 1848, il imagine d'écrire directement pour le peuple mais il n'en pas la même connaissance que Sand.

Balzac sait beaucoup des paysans mais il les décrit à charge : filous, avares...

Sand ne les idéalise pas, elle ne nie pas la lenteur de ses voisins berrichons mais pas un instant ne l'affleure la suffisance dont dégorgent les commentaires d’aujourd’hui : tous des nostalgiques, ravitaillés, des archaïques qui nous coutent cher parce qu'il leur faut des routes et des services publics... Et, en plus, ils votent mal !

Un sort a-t-il été jeté à la France ? En tout cas, elle se transforme facilement à l'occasion de chaque élection, en une cascade de mépris.

-Est-ce le sort de la France ? George Sand espérait en une République au village, elle en a vécu l'échec et le passage à un régime autoritaire.

Michelle Perrot qui a si bien parlé de Nohant écrit : « Ni l'indifférence indolente des villageois, ni les écarts sociaux, ni la conjoncture politique ni même la guerre des 1870, rien n'a jamais anéanti l'énergie de la créatrice de la Vallée noire - qu'elle voulait fraternelle. »

D'ailleurs le régime qu'elle appelait de ses vœux a fini par advenir un moment avec les progrès de l'enseignement, l'implantation des institutions républicaines dans les bourgs, l'élection au suffrage universel des maires dans les villages, la création dans chaque arrondissement d'une presse contradictoire.

Bon, on laisse maintenant se défaire ce maillage des communes mais le rêve de l'égalité entre les territoires n'est pas éteint. Nous sommes encore nombreux à penser que la ruralité, comme on dit, mérite des investissements plus élevés que la recette des impôts qu'elle verse.

Et puis, si George Sand est morte en 1876, à un moment d'incertitude où la République se maintenait à grand-peine, c'est au printemps elle a disparu. Une saison à laquelle elle appliquait tous ses soins d'observatrice. Les jacinthes sauvages et les orchidées dans les prairies, les sentiers qui se couvraient d'aubépine... "Ô nature, ô ma mère, ô ma sœur, aide-moi, à vivre". La nature, la seule de ses passions qui ne l'ait jamais quittée.

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L'équipe

Jean Lebrun
Production