Plaque en mémoire de la mort de Malik Oussekine à Paris le 6 décembre 1986
Plaque en mémoire de la mort de Malik Oussekine à Paris le 6 décembre 1986
Plaque en mémoire de la mort de Malik Oussekine à Paris le 6 décembre 1986 ©Getty - Jean-Pierre REY
Plaque en mémoire de la mort de Malik Oussekine à Paris le 6 décembre 1986 ©Getty - Jean-Pierre REY
Plaque en mémoire de la mort de Malik Oussekine à Paris le 6 décembre 1986 ©Getty - Jean-Pierre REY
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Résumé

Paris 1986. L'étudiant Malik Oussekine trouve la mort après avoir été battu par des voltigeurs de la police. Une série lui est consacrée. En salle on peut voir "Varsovie 83." Cette année-là, un autre étudiant, Grzegorz Przemyk, tomba sous les coups des matraques télescopiques des miliciens polonais.

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-Paris 1986. L'étudiant Malek Oussekine, 22 ans, trouve la mort après avoir été battu par des voltigeurs de la police. Cette semaine, sur la plate-forme Netflix, une série en quatre épisodes lui est consacrée.

En salle cette fois, on peut voir "Varsovie 83." Cette année-là, un étudiant encore plus jeune, Grzegorz Przemyk tomba sous les coups des matraques télescopiques des miliciens polonais.

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Rassurez-vous, en évoquant ensemble les deux évènements et les images qu'ils ont inspiré, je ne vais pas chercher à évaluer notre belle Vème République à l'aune de la Pologne communiste du général Jaruzelski. Les partisans du gouvernement français de l'époque - Chirac-Balladur-Pasqua - en seraient choqués et, de toute façon, le rapprochement tournerait à l'avantage des dirigeants français.

Tout de même, le drame qui s'est déroulé en 1986 rue Monsieur-le-Prince à Paris est bien plus qu'un fait divers. Peu auparavant, le ministre de l'Enseignement supérieur, Alain Devaquet, avait lancé, en service commandé, une réforme qui avait déclenché de nombreuses manifestations au son de slogans souvent entendus : "Non à la sélection, non à l'augmentation des droits d'inscription, non à l'Université à deux vitesses." Assez vite, le ministre de l'Intérieur, Charles Pasqua, avait averti le Premier ministre Chirac : "Attention, les lycéens, vulnérables, vont rejoindre les manifestants, il serait prudent de réduite la voilure". Mais Chirac avait répondu qu'un capitaine ne change pas de cap au premier coup de vent. Le cothurne de Pasqua à l'intérieur, Robert Pandraud- on les appelait Starsky et Hutch mais ils s'entendaient mal- venait de recréer une unité de policiers voltigeurs à moto. Dans la nuit du 5 décembre, deux d'entre eux s'en prirent à Oussekine, un jeune homme qui souffrait d'insuffisance rénale. Peu après son décès, Pandraud crut bon de déclarer qu'à la place des parents d'Oussekine, il n'aurait pas laissé un fils faire le con la nuit alors qu'il avait besoin de dialyse le jour. La famille de Malek était d'origine algérienne.

-La mort de Malek Oussekine a laissé une trace profonde.

-Quand je passe rue Monsieur-le-Prince, je choisis toujours la portion de trottoir où a été scellée une plaque à sa mémoire. Chacun entretient sa mémoire personnelle. Pour ma part, je me souviens d'un moment explosif de la traditionnelle confrontation gauche-droite. Antoine Chevrollier, le réalisateur de la série de cette semaine, parle d'une grande "affaire française" et a choisi d'insister aussi sur sa dimension familiale : la mère, les frères, les sœurs de Malek. Rachid Bouchareb, l'auteur d'Indigènes, va présenter une autre version, en avant-première du festival de Cannes : on peut parier que l'accent sera mis sur l'affaire... franco-algérienne.

-L'autre film dont vous voulez parler se passe à Varsovie, très peu d'années auparavant. Est-ce une affaire polonaise ?

Comme l'affaire Oussekine, c'est bien davantage. Nous sommes en 1983. Le général Jaruzelski exerce le pouvoir au nom de ce qu'on a l'habitude d'appeler le communisme. En 1981, en service commandé par Moscou, il avait imposé l'état de siège, on en sort à peine. Interpellé par des miliciens, le jeune Grzegorz Przemyk affirme qu'il n'est plus obligatoire maintenant de présenter ses papiers même si on les a sur soi. Placé en détention, il est tabassé à mort lui aussi.

Il était le fils d'une poétesse militante de Solidarnosc, le syndicat qui tenait tête au régime depuis des années. Son enterrement rassemble une foule considérable. Il est célébré par le père Popieluzko dont les prêches chaque semaine saluent les victimes de la répression.

Ni en France ni en Pologne, les autorités ne peuvent empêcher un procès. Qu'en France, deux policiers comparaissent étonne. Pasqua et Pandraud, Starsky et Hutch, avaient habitué l'opinion à protéger l'uniforme en toutes circonstances. Les deux prévenus sont condamnés mais seulement à des peines avec sursis. Il est à noter que le plus jeune a le même âge que Malek. Un fils du peuple lui aussi, dans doute.

En Pologne, ceux qui comparaissent sont... les ambulanciers qui n'auraient pas transporté Przemyk assez vite à l'hôpital. C'est déjà un signe que la comparaison entre les régimes des deux pays ne fonctionne pas jusqu'au bout. D'ailleurs, en France, on ne sache pas qu'il se soit produit quelque chose d'aussi atroce qu'à Varsovie en 1984 : le Père Popieluzko a alors été enlevé, torturé à mort et jeté, défiguré, dans un réservoir de la Vistule.

-Et pourtant, vous maintenez le rapprochement.

Deux jeunes hommes, auxquels les réalisateurs -celui de la série Oussekine comme celui de Varsovie 83- prêtent la plus grande beauté, riches de promesses inabouties et morts sous les coups d'hommes en uniforme...

Je suis étonné qu'on soit si peu nombreux à le faire, ce rapprochement !

Et j'ai un début d'interprétation.

La série Oussekine montre bien comment la famille a été broyée par le conflit idéologique droite-gauche si facile à déployer en pareille circonstance. Il ne faut pas oublier qu'en 1986, nous sommes en période de cohabitation. Le président Mitterrand descend aussitôt de son balcon pour aller rendre visite aux parents de Malek à Meudon, sa berline garée ostensiblement dans le quartier.

Un an auparavant, encore en possession de tous ses pouvoirs, il avait reçu Jaruzelski pendant une heure à l'Elysée. Son Premier ministre d'alors, Laurent Fabius, n'avait pas dissimulé son étonnement. Mitterrand avait répondu que ses motifs étaient "incommunicables".

Encore un souvenir. Bien plus tôt dans le règne, l'automne 81, Lech Walesa le leader du syndicat Solidarnosc était venu à Paris. Le journal auquel j'appartenais, La Croix, l'avait invité à déclencher les rotatives de l'édition du jour. Les ouvriers cégétistes de l'imprimerie avaient menacé de se mettre en grève s'il était fait cet honneur à cet ennemi de la classe ouvrière... Il faut l'avoir vu pour le croire.

Une partie de la gauche française a mis du temps à admettre que les dictatures communistes étaient une imposture. Il ne lui vient toujours pas spontanément à l'esprit que la famille de Przemyk ou le père Popieluzko -qui se dressaient contre- peuvent aussi être des héros pour la gauche.

Je me demande si ce n'est pas pour cela que les commentateurs de la série Oussekine font surgir aussitôt l'image de George Floyd et pas celle du parfait contemporain et exact symétrique Grzegorz Przemyk.

À lire aussi : Varsovie 83, une affaire d'état de Jan P. Matuszyński, sortie en salles le 4 mai 2022

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Jean Lebrun
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