Les leaders politique du Front de Libération Nationale après leur arrestation par les services secrets français à bord d’un avion marocain en octobre 1956 ©Getty - Ullstein bild Dtl.
Les leaders politique du Front de Libération Nationale après leur arrestation par les services secrets français à bord d’un avion marocain en octobre 1956 ©Getty - Ullstein bild Dtl.
Les leaders politique du Front de Libération Nationale après leur arrestation par les services secrets français à bord d’un avion marocain en octobre 1956 ©Getty - Ullstein bild Dtl.
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Résumé

Il y a soixante-cinq ans, en octobre 1956, un appareil marocain était détourné sur Alger et à son arrivée, cinq chefs historiques du FLN dont Ben Bella étaient tirés de la carlingue, mitraillés par les photographes et menottés. Ils ne seront libres qu'en 1962 au moment de l'indépendance.

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-Le Belarus arraisonne un vol Athènes-Vilnius pour arrêter un opposant. Qui se souvient que la France a donné l'exemple de la piraterie arienne, il y a soixante-cinq ans, en octobre 1956, un appareil marocain était détourné sur Alger et à son arrivée, cinq chefs historiques du FLN dont Ben Bella étaient tirés de la carlingue, mitraillés par les photographes et menottés. Ils ne seront libres qu'en 1962 au moment de l'indépendance.

A cette date, la guerre d'Algérie fermente depuis près de deux ans. Les appelés du contingent qui sont contraints d'y participer, généralement dans la mauvaise humeur, sont plus de 200000. A Alger, rien que dans la journée du 21 octobre dont nous allons parler, un Européen est tué dans la rue, un collecteur d'impôts blessé, un musulman abattu, neuf bombes sont recensées dont deux explosent, l'une d'elles apportée par un enfant dans un ascenseur.

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Le gouvernement apparait comme figé dans sa stupeur. Son chef le socialiste Guy Mollet n'a pas su résister à une manifestation spectaculaire d'Européens en février ; il s'est laissé dicter ses mots par des officiers supérieurs dont le comportement déshonore souvent l'armée. Son gouvernement est divisé. Si on prend le seul exemple des socialistes, le ministre-résident à Alger Robert Lacoste est partisan de méthodes toujours plus dures, tandis qu'Alain Savary secrétaire d'état aux affaires tunisiennes et marocaines voudrait que l'amitié avec les deux pays nouvellement indépendants dont il s'occupe ne soit pas compromise par la guerre en Algérie.

Savary est informé d'une réunion qui se prépare pour le 22 octobre à Tunis entre le président Bourguiba, le sultan chérifien Mohammed V et une délégation du FLN. Il ne sait ce qui peut surgir de ce conciliabule, il hésite à espérer qu'il puisse en sortir l'esquisse d'une ébauche de négociation.

-C'était sans compter sur les "durs" du côté français.

Les politiques de Paris ne sont plus libres de leurs mouvements ni même de leurs espoirs: ils ont beaucoup trop lâché la bride aux autorités d'Alger, civiles et surtout militaires.

Les services d'espionnage ont appris que la délégation FLN avant de rejoindre Tunis passe par Rabat. Elle comprend : Ben Bella et Ben Khider deux chefs de première importance, Lacheraf, Boudiaf qui sera beaucoup plus tard président de son pays et, enfin, Ait Ahmed qui sera le perpétuel opposant kabyle. Ces cinq dirigeants sont porteurs de nombreux faux passeports et de beaucoup de documents. Ils vont prendre place à l'aéroport de Rabat dans un DC3 d'Air Maroc qui partira en même temps que l'avion personnel du roi.

Dans l'esprit fertile du SDECE, de l'état-major de l'air et du préfet d'Alger est née l'idée de détourner le DC3. L'avion va être retardé à l'escale technique de Palma ; l'avion du roi poursuivra seul son chemin; le pilote français du DC3 sera contraint de faire route sur Alger. Un appareil de chasse l'y accompagnera discrètement. L'hôtesse, par ailleurs honorable correspondante du SDECE sera chargée de tirer les rideaux des hublots afin que les passagers n'identifient pas l'approche d’Alger. A l'arrivée, elle clamera bien fort : "Bienvenue à Tunis" et l'armée cueillera le club des cinq.

-Et c'est ce qui est fait. Dans une démocratie bien constituée, les officiers supérieurs obéissent au pouvoir politique. Celui-ci a donc donné son accord.

Pas vraiment. Le ministre-résident à Alger était dans sa chère Dordogne d'élection, hors de portée. Le président du Conseil enfermé à double tour dans le plus grand secret avec le Premier ministre israélien Ben Gourion ; ils mettaient au point une autre idée de génie, l'attaque contre Suez que le colonel Nasser venait de nationaliser. Injoignable lui aussi. Seul Max Lejeune simple secrétaire d'Etat à la Défense, a été informé et comme c'est un dur de dur, il a donné son aval.

Quand la nouvelle parvient enfin en haut lieu, le président de la République, René Coty, en pleine nuit et en robe de chambre amarante sur pyjama bleu, reçoit un conseil de cabinet et tance Lejeune. Mais le vin est tiré, on ne le remettra pas dans le tonneau.

Savary sera le seul à démissionner. Premier administrateur de Saint-Pierre et Miquelon rallié à la France libre, héros discret au front, compagnon de la Libération, il est habitué à répondre aux situations embrouillées par des réponses d'une intense simplicité. Il considère que l'arraisonnement d'un avion étranger par son gouvernement est un acte inadmissible.

-Bilan de l'opération.

Il faut dire qu'une partie de l'opinion est satisfaite, la majorité des députés accueille Mollet au Palais Bourbon par des salves d'applaudissements. Enfin on a joué un bon tour au FLN. 

Seulement, le gouvernement mis devant le fait accompli est entièrement ligoté par les officiers Algérie française : il ne lui est permis aucune initiative qui pourrait relancer la balle.

Il ne sait qu'enfermer à double tour ses cinq prisonniers qui deviennent des martyrs en Algérie sans que Paris puisse s'en servir comme négociateurs. 

Dans le monde arabe c'est un déchainement contre la France : pillage de magasins à Tunis, mort de trente européens à Meknès. 

Bourguiba et Mohammed V, chef d'états encore économiquement dépendants, n'ont pas les moyens d'être furieux longtemps. Le sultan accepte même une commission internationale, que Paris préfère à la tribune de l'ONU, elle est chargée de répondre à cette question cocasse : le gouvernement marocain est-il fondé à soutenir que le déroutement de son avion est contraire au droit international public ?

Depuis le développement de la piraterie aérienne à laquelle la France a donné le branle, la réponse vient de suite.

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L'équipe

Jean Lebrun
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