Daniel Cordier au côté de Jean Dubuffet lors de l'inauguration de sa galerie à Francfort en décembre 1958 ©Getty - picture alliance
Daniel Cordier au côté de Jean Dubuffet lors de l'inauguration de sa galerie à Francfort en décembre 1958 ©Getty - picture alliance
Daniel Cordier au côté de Jean Dubuffet lors de l'inauguration de sa galerie à Francfort en décembre 1958 ©Getty - picture alliance
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Résumé

"La victoire en pleurant", ce nouveau tome des mémoires de Daniel Cordier, commence avec l'arrestation de Jean Moulin en juin 1943. Cordier tient toujours auprès de Bouchinet-Serreules le secrétariat de la Délégation gaulliste dans Paris occupé. Recherché par la Gestapo, il finira par rejoindre Londres en mai 1944.

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-Secrétaire de Jean Moulin dans la clandestinité, puis son biographe, Daniel Cordier est mort le 20 novembre dernier. Et voilà que sort un nouveau volume des Mémoires, Alias Caracalla, qui l'avaient fait connaître du plus large public.

Il nous en parlait depuis si longtemps, nous montrant le manuscrit en piles sur le sol de son dernier appartement à Cannes. Et le livre parait si peu de mois après sa disparition. Certes inachevé puisque manquent quelques développements mais édité au plus juste par Bénédicte Vergez-Chaignon.

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Quand au seuil de la vieillesse, Cordier avait décidé de se consacrer à l'Histoire, il avait embauché pour le seconder une jeune chartiste, Bénédicte Vergez. Ils étaient ainsi devenus ensemble, en dépit d'une différence d'âge d'un demi-siècle, deux grands professionnels de l'histoire. Les voici réunis de nouveau.

"La victoire en pleurant", ce nouveau tome commence avec l'arrestation de Moulin en juin 43. Cordier tient toujours auprès de Bouchinet-Serreules le secrétariat de la Délégation gaulliste dans Paris occupé. Aux derniers jours de 1943, recherché par la Gestapo qui possède sa photo, il juge que sa capture aurait des conséquences incalculables, il demande à être "décroché".

Et il finira par rejoindre Londres en mai 44.

A chacune des étapes de ses missions, il se sent comment dire... décalé. Quand il a été parachuté en 42 et recruté par Moulin, il se disait que deux années "manquaient" dans sa biographie : il ne les avait pas vécues aux côtés des Français occupés. Retrouvant Londres en 44, il a le sentiment étrange que la capitale anglaise est occupée par... les soldats américains : en tout cas les bureaux de la France libre sont maintenant peuplés de vichystes arrivés sur la tard et oublieux des vertus spartiates des pionniers de 40. Une fois qu'il peut  enfin gagner, en octobre 44, Paris libéré, il s'entend dire par son premier chef au BCRA : « Les Alliés contestent l'autorité de De Gaulle qui l'est aussi par les partis. Nous autres Français libres sommes en réalité très seuls. »

-BCRA ? Cordier se retrouve dans les services secrets ?

Ses supérieurs l'ont toujours interdit de front alors qu'il y avait été préparé physiquement et qu'il brulait de le rejoindre pour venger ses camarades disparus en tuant des Boches - il s'exprimait ainsi. L'affectation au BCRA était en quelque sorte le couronnement de ce qu'il vivait comme une humiliation.

Il est vrai qu'à cet homme qui couvrit tant de carnets intimes en se protégeant par une écriture cryptique, les services secrets ne devaient pas manquer d'un charme singulier.

Lors de ma dernière visite, désignant un des dossiers des Mémoires, il me disait : « Mais je ne vous ai pas raconté ma mission, l'hiver 44-45 en Espagne pour aller tâter le pouls des franquistes. Nous sommes partis dans la Mercedes de Goering... »

La voiture de Goering ?

« Oui. Un coupé blanc gigantesque. Moi qui adorais les voitures ronflantes... Mais voilà qu'à minuit un des pneus explose dans les Landes Nous sommes seuls au milieu de la forêt qui n'est peut-être pas si sûre, éclairés par les phares de Goering... »

Le récit figure dans le volume mais pas plus développé que cela. Manque le rapport de mission jamais retrouvé.

-Cordier gardera certains de ses secrets.

Il est tant de choses qui ne peuvent se dire à voix haute.

A son retour, à qui parler de Rex dont il n'apprend d'ailleurs que tardivement le nom, Moulin ? Les autres leaders de la Résistance n'ont pas été nécessairement fâchés d'être délivrés de ce tuteur que De Gaulle leur avait imposé.

Cordier attendra en vain qu'il revienne. Il consacre d'ailleurs au retour des déportés des pages d'une grande lucidité. Hébergeant chez lui son grand ami Maurice de Cheivigné, il écrit : "Je suis bouleversé de n'avoir pu l'arracher à sa solitude dont j'ignore les fantômes cruels qui en ferment l'accès."

Il faut lire aussi les chapitres consacrés à ses retrouvailles avec sa famille, l'été puis à Noël 44. Il retrouve sa chambre avec son doudou, le pingouin Alfred de Zig et Puce mais ses parents ne lui posent pas de questions sur Londres : "Les années passées sont un immense et obscur abîme dans lequel nous tâtonnons". Il y a eu une autre France, celle de Vichy.

En janvier 46, au départ du général de Gaulle, sa volonté était déjà ancrée : il ne fonderait pas sa vie sur ce passé si difficile à partager. Il s'en ira vers le monde de l'art où il deviendra un grand galeriste. Ce livre contient aussi le récit de sa première visite au Prado en 44. Moulin qui avait aussi fait son éducation artistique lui avait promis de l'y accompagner, la guerre finie. Cordier y est allé seul : happé de salle en salle par tant de chefs d'œuvre inconnus, il avait "regardé" pour la première fois des tableaux. Il restera persuadé qu'il est moins difficile de parler avec des chefs d'œuvre qu'avec les hommes imparfaits.

-Daniel Cordier La victoire en pleurant, Alias Caracalla 1943-1946 Galimard