Un soldat français de l'opération Barkhane en mission au Mali en 2017
Un soldat français de l'opération Barkhane en mission au Mali en 2017
Un soldat français de l'opération Barkhane en mission au Mali en 2017 ©AFP - Daphné BENOIT
Un soldat français de l'opération Barkhane en mission au Mali en 2017 ©AFP - Daphné BENOIT
Un soldat français de l'opération Barkhane en mission au Mali en 2017 ©AFP - Daphné BENOIT
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Résumé

A leur arrivée au Sahel au XIXème siècle, les Français n'avaient pas besoin d'être nombreux et pouvaient s'appuyer sur des tierces figures dans les cours et sur les tirailleurs à qui ils offraient beaucoup d'opportunités. Ces colonnes prétendaient d'abord à un rôle de reconnaissance et d'exploration.

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-Depuis l'opération Barkhane, il y a aujourd'hui davantage de soldats français au Niger qu'il n'en fallut à la fin du XIXème et au début du XXème pour assurer la colonisation de la région !

Certains diraient que c'est une preuve de la recolonisation par la France. On peut soutenir aussi que s'il a suffi alors de peu d'hommes pour obtenir un grand résultat, c'est que l'essentiel du travail avait été rendu possible par les Africains.

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Voici sur la question l'avis autorisé de Camille Lefebvre. Elle vient de brasser les archives de la "bibliothèque coloniale " comme celles de la "bibliothèque africaine". Elle publie un grand travail de restitution des années 1890 et 1900 telles qu'elles furent vécues entre le sultanat d'Agadez au centre du Niger actuel et le sultanat de Zinder au Sud. C'étaient à l'époque de modestes structures politiques qui pressentaient qu'elles participaient à un moment de bascule, de fin d'un monde. Avant même l'arrivée des Français, des glissements de pouvoirs s'étaient opérés qui ne demandaient qu'à être prolongés, des interstices s'étaient ouverts qui ne demandaient qu'à être creusés. Ainsi, dans l'entourage des sultans, des esclaves de cour avaient pris un certain ascendant ; le sultan d'Agadez lui-même était d'origine servile ; il n'était attendu de lui qu'une fonction d'arbitrage qui le laissera démuni à l'arrivée des Français.

Ceux-ci n'avaient pas besoin d'être nombreux, ils pouvaient s'appuyer sur ces tierces figures dans les cours et aussi, sur le terrain, sur les tirailleurs qu'ils embauchaient souvent parmi les esclaves et à qui ils offraient beaucoup d'opportunités.

Les colonnes que formaient les Français prétendaient d'abord à un rôle de reconnaissance et d'exploration. Les Européens y étaient quelques-uns, les tirailleurs bien davantage avec leurs animaux, leurs femmes et leurs propres esclaves. Camille Lefebvre montre bien l'attitude ambiguë des officiers envers l'esclavage ; ils disaient venir l'abolir et pouvaient en effet accueillir bras ouverts des femmes esclaves qui tentaient d'échapper à leurs maitres mais, en même temps, laisser leurs tirailleurs capturer des individus qu'ils mettaient ensuite à leur service. Quoiqu'il en soit, les colonnes passaient vite de l'exploration au pillage des maigres ressources du pays quand ce n'était pas pire. L'installation dans les villes était la conclusion logique de la pénétration. A Zinder, quelques Français tiennent la petite centaine de tirailleurs qui leur permet de s'imposer à la ville de 20000 habitants. L'établissement se fait dans un camp voisin des remparts d'enceinte qu'on laisse ainsi que son palais au sarki, le sultan.

-Dans un deuxième temps, l'exercice du pouvoir au Sahel se fait plus direct.

Le sultan a été choisi jeune pour être mis sous tutelle. Un commerçant habile sert d'intermédiaire privilégié.

Mais en 1902, nouvelle étape, un des chefs de guerre du sultan est accusé de corruption et exécuté publiquement; A l'instant même où d'un geste de l'épée l'officier commande le feu, le nom d'Allah est hurlé par le condamné dont la tête va orner un moment l'un des marchés de la ville.

Quatre ans plus tard, un des quinze eunuques de la cour prétend avoir démasqué un complot du sultan contre les Français. Nous sommes peu de temps après l'affaire Dreyfus. Un officier entend montrer que c'est une fausse accusation mais il est éloigné, bloqué dans son avancement tandis qu'un autre la fait fructifier. Il se nomme Lefebvre comme l'auteur du livre. Il a la satisfaction de faire interner le sultan. Lefebvre installe l'eunuque comme interlocuteur des Français.

-Certains officiers français, de plus en plus assurés dans leur domination, se posent dorénavant en experts du Sahel.

En fait, à en croire Camille Lefebvre, ils n'entendent pourtant qu'une partie de ce qu'ils tentent d'écouter. Elle insiste sur l'embrouillamini que provoque le jeu des langues. Les échanges écrits entre les hommes qui ont du pouvoir se font en arabe mais ceux qui communiquent ainsi, Français ou Sahéliens, ne le comprennent généralement pas ! Les lettres ont été dictées en haoussa, en français, en tamasheq puis traduites et mises à l'écrit. Il est difficile d'assurer dans le détail le sens qu'elles prennent.

-On a parlé des sultans, des esclaves de cour, des eunuques. Que disent, vraiment, les lettrés musulmans, autre groupe important ?

Il est pour eux bien des stratégies possibles. L'évitement ? L'affrontement ? Certains viennent au camp de Zinder rendre visite aux officiers français. Ceux-ci se croient habiles en reprenant le vocabulaire du Coran et en l'appliquant à la République ; ils disent que la France est dorénavant protégée par Allah, que c'est elle qui en son nom ne cessera de gouverner sur terre et sur mer. Ils ont choisi d'instrumentaliser l'Islam. Mais d'autres officiers, dits modernistes, comme Lefebvre lui-même, s'en méfient.

On se dit que toutes ces manœuvres qui se paieront un jour supposaient de connaitre un peu ce que le Sahel laissait voir. Ceux qui y interviennent aujourd’hui y arrivent peut-être avec un équipement Robocop plus compliqué et des idées plus simples.

Ouvrage : Camille Lefebvre Des pays au crépuscule. Le moment de l'occupation coloniale au Sahara et au Sahel Fayard

Références

L'équipe

Jean Lebrun
Production