Le philosophe Paul Ricoeur en 2002
Le philosophe Paul Ricoeur en 2002
Le philosophe Paul Ricoeur en 2002 ©AFP - PHILIPPE MATSAS / Opale / Leemage
Le philosophe Paul Ricoeur en 2002 ©AFP - PHILIPPE MATSAS / Opale / Leemage
Le philosophe Paul Ricoeur en 2002 ©AFP - PHILIPPE MATSAS / Opale / Leemage
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Résumé

Il y a 20 ans le philosophe Paul Ricoeur avait pointé l'importance que prenait le devoir de mémoire. Il tenait à la distinction fondamentale entre la mémoire et l'histoire. La seconde se nourrit de la première mais elle a son autonomie. Elle est chargée après étude et vérification d'établir un cadre incontestable.

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-Le rapport demandé à Benjamin Stora marque l'importance que le président de la République apporte aux questions de mémoire. C'est la résultante de la configuration historique où nous nous trouvons mais aussi, dans son cas particulier, la conséquence de la rencontre qu'il fît avec le philosophe Paul Ricoeur.

Aux alentours de l'an 2000, Ricoeur avait pointé l'importance que prenait soudain le devoir de mémoire. Né lui-même à la veille de la Première Guerre, y ayant perdu son père, prisonnier pendant toute la Seconde, il préférait se tourner vers les choses heureuses et il goûtait peu l'injonction de mémoire mais il sentait qu'il y avait un travail à faire, un vrai boulot disait-il au jeune Macron qu'il avait embauché pour l'assister dans la préparation du livre.

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-C'est d'ailleurs Emmanuel Macron qui fut chargé d'en faire un résumé dans la revue "Esprit".

Résumé littéral et trop savant pour être repris ici.

Sachez tout de même que Ricoeur tient à la distinction fondamentale entre la mémoire et l'histoire. La seconde se nourrit de la première mais elle a son autonomie. Elle est chargée après étude et vérification d'établir un cadre incontestable.

Un exemple. Vendredi dernier sur France Culture à 17h58 une activiste prit soudain un ton docte et modéré pour expliquer qu'à son avis, il ne fallait pas démonter les statues de Colbert, mais apposer une pancarte en -dessous expliquant - je cite la dame- que "Colbert avait rétabli l'esclavage en 1802". Eh bien, l'historien est en mesure de dire que Colbert était mort dès 1683 et que la dame à la mémoire surchauffée le confondait sans doute avec Napoléon. Ceci posé, il sera possible de tenter avec des gens sérieux une interprétation du rétablissement de l'esclavage écrite à plusieurs voix...

-A plusieurs voix... Ricoeur c'était aussi un penseur de l'hospitalité.

Ses enfants spirituels disent que le disciple tard venu, Emmanuel Macron, n'a pas assez retenu, dans sa fonction présidentielle, les leçons du maître sur ce sujet.

Il faut certes être soi. La France est une grande personne dont le passé doit être respecté. Mais, selon Ricoeur, le plus court chemin pour aller de soi à soi, c'est celui qui passe par l'autre, par l'étranger même.

Il faut faire crédit à son témoignage même s'il déplaît ou ne corrobore pas ceux qu'on a déjà entendus.

La contrepartie, c'est qu'autrui peut faire surgir votre propre récit. Celui-ci attendait un narrateur : si ce n'est vous, ce peut être un autre. Pour prendre un exemple cher à Hannah Arendt qui était proche de Ricoeur : c'est par Karen Blixen que les récits intitulés La ferme africaine sont venus au jour et Blixen était une aristocrate danoise, propriétaire de ladite ferme au Kenya.

-Le livre de Ricoeur est titré L'histoire, la mémoire, l'oubli.

Il est plusieurs formes d'oubli. Celui dû à l’usure ; celui du refoulement. Il distingue un autre type d'oubli : l'oubli de réserve. Il est beaucoup question de lui dans le rapport Stora sur les mémoires d'Algérie. Des nappes phréatiques, des lacs de retenue existent, innombrables, dont l'eau ne demande qu'à circuler, pour aider à guérir les blessures.

-La perspective de Ricoeur, c'est la thérapie par le passé ? 

Sans doute. La justice doit s'exercer mais un délai point trop long afin que la peine puisse être utile. L'objectif est de cicatriser les blessures.

Reste la question de l'imprescriptible.

Olivier Abel, premier des fils spirituels de Ricoeur, observe que chaque époque pourra se définir dorénavant par ce qu'elle juge imprescriptible. Aujourd'hui, nous sommes tentés de dire que ce sont les crimes sexuels. Mais peut-on juger imprescriptibles les crimes sexuels à la hauteur des génocides et des crimes contre l'humanité ? Et s'il y a de l'irréparable tout le temps, comment la justice peut-elle encore passer ?

Et dans cette hypothèse où tout risque d'être confondu, que faire des crimes dont parle le rapport Stora ?

Références

L'équipe

Jean Lebrun
Production