Guy Mollet lors d'un vote pendant le congrès socialiste d'Epinay-sur-Seine en juin 1971 ©Getty - Bernard CHARLON
Guy Mollet lors d'un vote pendant le congrès socialiste d'Epinay-sur-Seine en juin 1971 ©Getty - Bernard CHARLON
Guy Mollet lors d'un vote pendant le congrès socialiste d'Epinay-sur-Seine en juin 1971 ©Getty - Bernard CHARLON
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Résumé

1971. Après moult échecs, le Parti socialiste a enfin décidé de se recréer. Il ne s'appelle plus SFIO, Section française de l'Internationale ouvrière et son secrétaire général Guy Mollet s'est résolu à une semi-retraite. Son remplaçant Alain Savary convoque un Congrès à Epinay-sur-Seine.

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-Le prochain congrès du PS aura lieu en septembre à Villeurbanne ; on songe à y changer le nom de Parti socialiste qui paraissait tout neuf au congrès d'Epinay réuni le 11 juin 1971.

1971, il est vrai, cela relève aujourd'hui de l'archéologie politique. On raconte ainsi que les Français de cette très haute Antiquité étaient nombreux à croire que l'action politique pouvait être efficace au point de « changer la vie » : c'est le titre que Jean-Pierre Chevènement donnera au programme qu'il rédigera pour le Parti peu après Epinay.

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Chevènement écrit cependant dans ses Mémoires que, déjà à cette époque, les Français de gauche ne s'aimaient pas. De ce point de vue, la situation ne s'est pas améliorée. 

Le jeu était aussi brouillé qu'aujourd'hui mais distribué autrement.

Le Parti communiste était encore solide, en apparence du moins. A la présidentielle d'avril qui avait fait suite au départ du général de Gaulle, il avait enregistré le dernier bon score de son histoire : 21% des voix pour Jacques Duclos. Les socialistes avec Gaston Defferre en étaient restés à 5 - seul Benoit Hamon, depuis, a presque fait aussi bien ! En se présentant en ordre dispersé, la gauche s'était exclue du second tour alors qu'en 1965, son candidat unique, François Mitterrand, avait réussi une première percée.

En 1971, Mitterrand est contraint au retrait. Il campe à la lisière avec un petit millier de fidèles les membres de sa Convention des institutions républicaines. Il rédige un livre avec Alain Duhamel - nous voilà soudain sur des rivages plus familiers : il y distribue sa "part de vérité", parvenant à faire croire qu'il est de gauche depuis la nuit des temps.

-Après moult échecs, le Parti socialiste a enfin décidé de se recréer. Il ne s'appelle plus SFIO, Section française de l'Internationale ouvrière.

Son secrétaire général Guy Mollet s'est résolu à une semi-retraite mais son adjoint lui rend compte chaque soir des faits et gestes du jour de son remplaçant, Alain Savary. 

Savary ? Une guerre exemplaire, depuis le ralliement de Saint-Pierre et Miquelon jusqu'à la campagne des Vosges. Compagnon de la Libération. Un des quelques socialistes à avoir mené le combat anticolonial. L'honneur en politique. Pas machiavélien pour un sou.

Il convoque un Congrès à Epinay sur Seine afin d'élargir le Parti à la Convention et à différents clubs et groupuscules. Il aurait dû se méfier.

-Et avant le Congrès, les membres votent sur des textes d'orientation.

Ils sont organisés en Fédérations. Deux Fédérations puissantes s'unissent : Bouches du Rhône et Nord, ça fait les Bouches du Nord- la motion Defferre-Mauroy. 25900 mandats. La motion de la Convention atteint 14300 mandats. Chevènement, courant affiché le plus à gauche, moins de 10000. Ces tendances hétéroclites s'observent, se flairent, se demandent si elles ne pourraient pas constituer une alliance de circonstance contre la motion Savary-Mollet 30400 et la motion Poperen 10800.

-Je ne suis pas sûr que nous vous suivions tous.

Comment cela ? Un Congrès du PS, ça demande une attention de tous les instants.

Quand les 3000 délégués se réunissent, le grand organisateur des conventionnels, Pierre Joxe, demande à ses camarades de se placer en bout de travée pour être plus mobiles et il distribue des stylos violet et vert comme signes de reconnaissance.

L'avant-dernier soir, Poperen, allié de Savary-Mollet, a fait le choix de coucher dans une auberge non loin en forêt de Montmorency. Que n'a-t-il ouvert ses antennes ? Alors que ses pas grincent sur le parquet à l'étage, les adversaires de Savary se sont donné rendez-vous au rez-de-chaussée ! Defferre rencontre pour la première fois Chevènement, il observe qu'il mange avec gourmandise ses fraises à la crème : ces deux-là se ressemblent, ils seront amis, même s'ils ne pensent pas vraiment pareil. Mais qu'importent les idées alors que le pouvoir est à portée de Main ?

-Dernier jour, suspense.

Il suffirait que les Fédération du Limousin basculent d'un côté ou de l’autre ; leur leader André Chandernagor choisit de s'abstenir.

Et si les voix du Nord se dispersaient ? Mauroy persuade le vieux maire de Lille, Augustin Laurent, qui aurait pu orienter des mandats vers Savary-Mollet de quitter Epinay. "Il se fait tard, Augustin, lui dit-il, en le guidant de manière pressante vers sa voiture, tu as un enterrement tôt demain matin". Quand Mollet fait appeler Augustin Laurent par le haut-parleur de la salle de séance, le maire de Lille est déjà parti.

Savary et Mollet sont battus par 41700 mandats contre 43900

Mitterrand sera Premier secrétaire : "Celui, dit-il à la tribune, qui ne consent pas à la rupture avec l'ordre établi, avec la société capitaliste, celui-là, je le dis, ne peut être adhérent au PS". Cinq jours plus tôt, il ne l'était pas.

A un Arsène Lupin cambrioleur, il faut un look. Chevènement l'aidera peu après à s'en composer un qui ressemble plutôt à celui de Léon Blum : chapeau et écharpe rouge.

Epinay, ce fut un beau tour de passe-passe dans un pot-au-noir. Peut-être un congrès qui aurait clarifié les vraies idées du Parti aurait-il été préférables mais il aurait été moins amusant à raconter.

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L'équipe

Jean Lebrun
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