Soldats français achetant des journaux dans le Pas-de-Calais en septembre 1917
Soldats français achetant des journaux dans le Pas-de-Calais en septembre 1917
Soldats français achetant des journaux dans le Pas-de-Calais en septembre 1917 ©Getty - Galerie Bilderwelt
Soldats français achetant des journaux dans le Pas-de-Calais en septembre 1917 ©Getty - Galerie Bilderwelt
Soldats français achetant des journaux dans le Pas-de-Calais en septembre 1917 ©Getty - Galerie Bilderwelt
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Résumé

Des linguistes et des grammairiens ont fait l'inventaire du langage des poilus, aujourd'hui on examine les circulations de mots de la pandémie. Il faut savoir qu'à toutes les époques, beaucoup de mots, même un peu oubliés, ne sont pas achevés, ils attendent la complétude que pourrait leur donner un sens nouveau.

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-On a souvent décrit notre vie covidienne comme une nouvelle guerre. La comparaison trouve vite ses limites. Elle a cependant un sens lorsqu'on observe le vocabulaire qui en surgit.

Emmanuel Laurentin l'a examiné dans plusieurs épisodes de sa "Conversation mondiale" sur France-Culture qui a donné lieu à des textes qu'on peut retrouver sur l'appli - on dit appli ? - Radio France.

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Plus d'une fois la comparaison y a été faite avec l'invention langagière de la Grande Guerre.

Nous avons affaire à un communovirus - l'expression est du philosophe Jean-Luc Nancy. Chacun et chacune - il faut dire : chacun et chacune, vous confirmez, Marion ? - participe d'un vaste espace partagé d'où il peut faire jaillir ses inventions et même ses saillies.

En 1914, c'étaient les poilus qui, obligés de passer par les ordres et les contre-ordres, prenaient la parole. Les poilus avaient du poil jusqu'au cul mais pas aux pieds. Les pieds poilus acceptaient de marcher toujours comme on le leur disait, pas les poilus. Idem aujourd'hui. Est venu le moment où nous ne nous sommes plus laissés bourrer le mou avec les clusters ni marmiter quotidiennement par la "distanciation sociale". Et les mots ont fini par se lever comme nous le souhaitions. 

En 14-18, les permissionnaires et les journaux faisaient circuler le vocabulaire qui naissait dans les tranchées ; maintenant ce sont les réseaux sociaux qui le disséminent avec la même rapidité que le virus. Et aussi les simples conversations de bouche à oreille : même s'il est recommandé de se taire dans le métro, on ne va pas nous fermer le claque-merde, il y a toujours des courants d'air-expressions garanties 14-18.

-Des linguistes et des grammairiens ont fait l'inventaire du langage des poilus comme l'émission "La conversation mondiale" de France Culture examine les circulations de mots de la pandémie d'aujourd'hui.

Il faut savoir qu'à toutes les époques, beaucoup de mots, même un peu oubliés, ne sont pas achevés, ils attendent la complétude que pourrait leur donner un sens nouveau. 

Ecouvillon, par exemple. Qui ne connait l'usage auquel il est destiné depuis 2020 ? Eh bien, c'était en ancien français, au temps de Villon, un balai. Mais, pour les poilus, un truc qui vous grattait le conduit comme un fil de fer barbelé. C'était de la gnôle ! Un mot n'existe que dans la totalité réunie de tous les sens qu'il peut avoir. Il vous reste, au moment des tests douloureux, à imaginer un bon coup d'eau de vie réconfortante.

-Les linguistes qui ont étudié le vocabulaire de la Grande Guerre disaient qu'on ne parlait pas avec des étymologies qui renvoyaient savamment aux origines des mots mais avec des mots, tout simplement.

Si on ne se préoccupe pas des racines, on peut associer des mots aux passés disparates pour en faire des chimères bien amusantes.

Je lis qu'un candidat aux régionales va faire une campagne phygitale. Phy : p, h, y, comme physique. Il sera, je ne sais comment, en présentiel et en distanciel. Et il recourra bien évidemment aux aperocoronavirus. 

J'aime bien s'auto-buer. Pour peu que vous portiez des lunettes en même temps qu'un masque, vous ne voyez plus rien. Les combattants de 1916, en dépit de leur humour, n'y avaient pas pensé... Il est vrai que leurs masques les défendaient des gaz - l'ypérite- mot dérivé de la ville d'Ypres où les Allemands expérimentèrent leurs produits toxiques. Je vous dis bien que la comparaison peut se faire avec la guerre mais seulement jusqu'à un certain point.

-Combien de temps tiendra cette invention linguistique ?

Quand on considère les recensements de mots de poilus publiés aussitôt après 1918 par un Albert Dauzat ou un Gaston Esnault, on constate que la déperdition est grande.

Une fois que la pandémie aura passé et en attendant l'autre, on aura mis les bouts, les bâtons, les flutes. 

Il y a une expression qu'on gardera peut-être en mémoire. C'est "Vivement qu'on se trisse !"

Références

L'équipe

Jean Lebrun
Production