Des paysans manifestent contre l'extension du camp militaire sur le plateau du Larzac en 1978 ©Getty - Etienne MONTES
Des paysans manifestent contre l'extension du camp militaire sur le plateau du Larzac en 1978 ©Getty - Etienne MONTES
Des paysans manifestent contre l'extension du camp militaire sur le plateau du Larzac en 1978 ©Getty - Etienne MONTES
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Résumé

Le plateau du Larzac fait du singulier avec de l'ordinaire. Ses brebis ont une vie apparemment aussi banale que courte, avec ses étapes sans éclat, tonte, foire. Mais l'image de la brebis du Larzac est projetée dans le monde par le succès international du Roquefort. Pareillement, celle de l'agneau grâce à la ganterie.

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-L'élection de François Mitterrand en mai 1981 met fin au projet d'extension du camp militaire du Larzac qui avait fédéré contre lui les paysans-éleveurs du causse et aussi beaucoup d'alliés aussi nombreux qu'inattendus parfois. L'historien Philippe Artières intitule un livre "Le peuple du Larzac" : il remonte dans le temps bien plus haut que le mouvement des années 70-80.

Le Larzac est un lieu paradoxal.

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Comme son auteur. Philippe Artières est un historien singulier : on a pu le voir sur le parvis du Centre Pompidou lire les pétitions que son mentor Michel Foucault avait signées mais tout aussi bien dans le hall dudit Centre s'installer à une table pour se faire le scribe de toutes les histoires que les gens ordinaires venaient lui raconter. 

Singulier, ordinaire, ce sont des mots dont Artières aime inverser le sens.

Le plateau du Larzac fait du singulier avec de l'ordinaire.

Exemple. Ses brebis ont une vie apparemment aussi banale que courte, avec ses étapes sans éclat : la tonte, la foire. Mais l'image de la brebis du Larzac est projetée dans le vaste monde par le succès international du fromage de Roquefort - premier marché : les Etats-Unis depuis les années 1930... Et pareillement, celle de l'agneau grâce à la ganterie, très réputée, de Millau.

-La tannerie c'est justement la spécialité de la famille Artières, à Millau, à la limite du plateau.

Oui mais cette famille met notre historien encore une fois dans une situation contradictoire. D'abord pendant un siècle, elle a fabriqué... de la colle à partir des déchets des tanneries locales. Ce n'est pas très flatteur. Artières aimerait mieux être descendant de vieux bergers ou encore d'ouvrières, les cabanières, de Roquefort.

Ladite famille, en sus, n'a pas regardé d'un bon œil l'agitation autour de "Gardarem lo Larzac". Le grand-père Hiram faisait bien des dessins à la plume du plateau mais il n'arrivait pas à le "saisir". Il faut s'y tenir pour le comprendre. 

-L'histoire du Larzac est pourtant faite par l'implantation d'habitants venus de l'extérieur les uns après les autres.

Les Templiers, par exemple : la mémoire du Larzac c'est une constante dispute entre le souvenir de leurs commanderies du Moyen Age et de celle des bergeries militantes des années 70.

Le camp militaire ouvert en 1899 a lui aussi accueilli des pensionnaires improbables : des réfugiés espagnols, des officiers allemands à dénazifier, des sympathisants du FLN, des harkis et aujourd'hui la Légion étrangère. Et quel choc des cultures quand en 1974, dans la ferme des Truels que se disputent l'armée et les militants, cohabitent soudain des paras désarmés et des non-violents formés par un voisin, Lanza del Vasto : la discussion roule sur Gandhi. 

-Philippe Artères aurait bien aimé que les militaires de l'époque Giscard se convertissent à la non-violence.

Ou que leurs prédécesseurs de 1907, au moment de la révolte des vignerons du Midi, se mutinent.

Mais voilà encore un paradoxe : l'histoire n'est pas faite pour plaire à l'historien qui la fait.

La situation isolée du Larzac se prête à la résistance. Mais au XVI-XVIIème siècles, c'est celle des catholiques : le Larzac était fermé aux camisards des Cévennes. Dommage pour le décor.

Il faut dire que celui-ci, sans arbres, ne permet guère d'avancer à couvert : en 40-44, il ne pouvait y avoir de hauts faits spectaculaires sur le causse.

C'est sous la surface que peuvent se préparer les évènements les plus importants. En relief karstique, l'eau ne reste pas au sol, pénètre dans les profondeurs. Philippe Artières ne parle pas du lac des Rives qui de temps à autre, en surgit pour s'étendre un petit moment sur une douzaine d'hectares mais sans prévenir. C'est pourtant une belle image du Larzac : l'imprévisible qui ne reproduit pas l'identique, y consent encore moins. 

-C'est la devise d'un poète dont, après Foucault se recommande Artières.

Le franco-martinico-américain Edouard Glissant. Allez au-devant, disait-il, ouvrez au monde le champ de votre identité et vous moissonnerez beaucoup d'imprévu.

Les paysans du Larzac se sont conduit ainsi, tout en ne déléguant à personne d'autre la direction de leur mouvement.

Ouvrage : Philippe Artières Le peuple du Larzac. Une histoire de crânes, sorcières, croisés, paysans, prisonniers, soldats, ouvrières, militants, touristes et brebis… La Découverte