Le site de l'ENA à Strasbourg
Le site de l'ENA à Strasbourg
Le site de l'ENA à Strasbourg ©Getty - Jean-Pierre BOUCHARD
Le site de l'ENA à Strasbourg ©Getty - Jean-Pierre BOUCHARD
Le site de l'ENA à Strasbourg ©Getty - Jean-Pierre BOUCHARD
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Résumé

Le site de l'ENA sur l'Île-Verte à Strasbourg est une ancienne prison. Les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, installés là depuis le Moyen Age, l'avaient abandonné en 1633. En 1734, la ville y installa une maison de correction.

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-Janvier 2022, L'ENA est soumise à transformation par le président de la République mais septuagénaire qui mérite tout de même quelques égards, il lui est laissé son siège. Strasbourg toujours, sur l'Île-Verte !

A tout prendre, c'était un choix plus radical, en 1991-1993, de délocaliser l'ENA qu'aujourd'hui de changer son nom.

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Surtout que le choix de Strasbourg pouvait passer pour étrange. Un fragment de la civilisation rhénane, si particulière. Une ancienne ville libre dont l'incorporation à la France sous Louis XIV ne fut pas facile. Non plus d'ailleurs que sa réincorporation en 1919. Une cité dont les vieilles fenêtres à petits carreaux regardent vers les lointains. La capitale d'une Alsace qui se voit européenne autant que française.

-Le site de l'Ecole, un peu à l'extérieur de la ville la plus ancienne, sur l'Île-Verte, c'est une ancienne prison.

Les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, installés là depuis le Moyen Age, l'avaient abandonné en 1633, pensant qu'il ne serait pas défendable pendant l'interminable Guerre de Trente ans. En 1734, la ville y installa une maison de correction. La fonction pénitentiaire de l'endroit ne sera totalement abandonnée qu'à partir du milieu du XXème siècle.

Il paraît qu'en collaboration avec d'autres écoles de la haute fonction publique, plus discrètes, il sera développé à Strasbourg un enseignement sur la pauvreté. Les détenus de l'Île-Verte étalent employés dans la corderie, la cordonnerie, le rempaillage des chaises. On connaît le texte de Péguy sur ce dernier sujet. "J'ai vu toute mon enfance rempailler des chaises exactement du même esprit et du même cœur et de la même main que ce même peuple avait taillé ses cathédrales." Il parait qu'à l'Ecole on lisait peu sauf des traités de droit administratif et d'économie pratique. On pourrait mettre Péguy au programme.

-Avant la prison, les lieux étaient occupés par les Hospitaliers. Les photos de promo sont prises dans la cour d'honneur qui s'élève sur les restes de leur cimetière. L'histoire telle qu'elle est brièvement racontée sur le site dit que c'est un banquier qui a mis les lieux à disposition des Hospitaliers.

Oui mais pas un banquier qui livre son mécénat en spectacle. Rulman Merswin (1307-1382) avait détenu sans doute beaucoup d'argent et d'or dans les caves profondes et grillagées de sa maison mais il avait tout abandonné, sans doute au moment de la Grande Peste, et s'il s'était installé à l'Île-Verte pour s'y retirer avec quelques proches, dans l'intention de vivre dans l'ascèse, sans même aucun des titres que donne la prêtrise ou l'appartenance à un ordre monastique.

Dans la future ex-ENA, on apprendra à aller vite, à l'écoute du monde. Merswin, enfermé là, a appris à gravir lentement dans l'isolement une manière d’échelle mystique : il appelle cela le libre des neuf rochers, l'un après l'autre.

-L'ENA serait admirée à l'étranger car elle développe un soft power à l'international. Et notre banquier ?

Le Rhin est un fleuve politique et aussi un fleuve mystique. Merswin avait lui aussi une réputation internationale. Il faisait l'admiration de Tauler, un grand dominicain de Strasbourg qui avait beaucoup appris à Cologne de Maitre Eckhart, l'âme de l'école mystique rhéno-flamande, un courant spirituel de première importance. 

Merswin était en rapport avec d'autres "Amis de Dieu" qui habitaient au loin des ermitages dans de hauts pays. On connait deux de leurs rassemblements, à six, dix ou douze. En 1378 et en 1380, ils craignaient la tempête qui allait venir et s'ils se réunissaient, c'était pour la retarder avec leurs prières et leurs supplications.

A leur cénacle de décembre 1380, une lettre leur tomba du ciel, écrite en allemand, en latin, en italien et en hébreu. Elle leur disait que s'ils acceptaient de devenir captifs de Dieu, la grande tempête serait retardée.

Ils acceptèrent, jetèrent la lettre au feu mais elle remonta directement au ciel sans avoir brûlé.

On ignore la suite.

En tout cas il faut toujours retourner à la source sous peine, disaient les Amis de Dieu, d'être une eau stagnante au fond des citernes. Voilà ce qui s'est passé sur le site de l'Île-Verte et qui mériterait de provoquer la méditation des élèves de la future ex-ENA.

-Deux traductions du moyen haut allemand sont parues sur cette aventure dans l'excellente maison d'édition Arfuyen, fondée d'ailleurs par un banquier.

Rulman Merswin, Le livre des neuf rochers

et le Livre des cinq hommes par l'Ami de Dieu de l'Oberland

Références

L'équipe

Jean Lebrun
Production