"Le Pont des Arts par grand vent" par Jean Béraud - 1880
"Le Pont des Arts par grand vent" par Jean Béraud - 1880
"Le Pont des Arts par grand vent" par Jean Béraud - 1880 ©Getty - Fine Art
"Le Pont des Arts par grand vent" par Jean Béraud - 1880 ©Getty - Fine Art
"Le Pont des Arts par grand vent" par Jean Béraud - 1880 ©Getty - Fine Art
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Résumé

Le vent peut être un annoncier. Sait-on qu'en juillet 1788 une terrible tempête a pris en écharpe la France. Il semble qu'elle se soit acharnée sur certains châteaux. La Révolution est déjà à l'œuvre et, note Alain Corbin, la Grand-peur de l'été 1789 suivra à peu près le même trajet que celui de la tempête de 1788...

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-Le philosophe Alain disait que le premier phénomène historique, c'est le temps qu'il fait. Le grand historien Alain Corbin qui a inventé tant de sujets - l'odorat et le parfum, les cloches, l'arbre, l'herbe - s'avère de plus en plus "météo sensible" dans son dernier livre, incisif, sur le vent.

Le vent peut être un annoncier, comme au théâtre. Sait-on que le 13 juillet 1788, un an avant la prise de la Bastille, une terrible tempête a pris en écharpe la France. Il semble qu'elle se soit acharnée sur certains châteaux -Rambouillet a perdu une part de sa toiture et 1179 carreaux de fenêtres. La Révolution est déjà à l'œuvre et, note Alain Corbin, la Grand-peur de l'été 1789 qui mettra le feu à tant de châteaux suivra à peu près le même trajet que celui de la tempête de 1788.

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A dire le vrai, à l'époque, si on surligne le signe qaue représenterait la tempête, c'est qu'on ne sait pas encore grand'chose des vents scientifiquement parlant. On a depuis longtemps observé de près les vents locaux - dans nos régions ; le mistral, la tramontane, le norois. Mais on commence seulement à pouvoir décomposer l'air. Il faudra encore un moment pour qu'on connaisse mieux les couches supérieures de l'atmosphère et pour qu'on saisisse que les phénomènes atmosphériques peuvent venir de très loin : de Terre Neuve, des Açores, des courants du Gulf Stream, du Labrador...

-Alain Corbin, historien du sensible, aborde cependant les vents du point de vue des émotions plus que celui des sciences.

Avec une dilection pour l'époque qu'on va dire, pour faire simple, romantique.

Je pense en particulier à Chateaubriand. Permettez que j'ajoute à son sujet une anecdote au livre de Corbin. En 1791, le jeune vicomte est poussé par la Révolution vers l'Amérique. Il se retrouve contraint de faire sur le chemin, une longue escale à Saint-Pierre-et-Miquelon. C'est, à la conjonction du Gulf Stream et du Labrador un archipel où l'implantation française est fragile : en réalité, ce sont les vents qui gouvernent ici. Avec le séminariste Tulloch, Chateaubriand s'en va faire une promenade au milieu des arbres nains que les tourmentes constantes empêchent de pousser plus haut. Les deux amis se récitent en marchant des poèmes d'Ossian. Ossian c'est un supposé barde écossais dont McPherson a recueilli -ou inventé-les chants. Ils sont sans doute obligés de répéter les poèmes : le vent tranche dans les mots, on n'en comprend qu'un sur deux. Le vent change le sens en même temps qu'il bouscule les sens.

Dans le romantisme français, Corbin fait sa place juste à Maurice de Guérin, mort jeune phtisique et auteur d'un petit Livre vert qui mériterait d'être redécouvert. Corbin le peint juché sur les falaises de Bretagne, affrontant la tempête le corps incliné, les jambes écartées, les mains s'agrippant au chapeau. Devenu le jouet des vents, il pense non seulement à Ossian mais à Homère à l'existence aussi problématique. Ou aux auteurs des Psaumes "C'est un Dieu jaloux et vengeur que Yahvé/ Dans l'ouragan, la tempête, il fait sa route". Qu'importe l'identité des auteurs face à l'autorité des vents ?

-Au XIXème, nous avançons dans la connaissance des vents en les habitants au plus haut possible.

Alain Corbin remarque que dans les œuvres de Jules Verne, la préférée des bibliothèques scolaires est peut-être "Cinq semaines en ballon" (1863). Monter plus haut peut provoquer une certaine euphorie dont on sait dorénavant qu'elle est due à la diminution de l'oxygène de l'air. Le ballon entraine un mode de respiration différent qu'expérimente aussi à la même époque John Muir qui s'installe cinq hivers de suite entre 1868 et 1872, dans la vallée du Yosemite, en Californie.

Alain Corbin l'admire grimpant à trente mètres de haut sur un pin Douglas -il est important de préciser l'espèce car chaque arbre a une manière à lui de s'exprimer dans le vent.

-L'arbre, on retrouve un livre d'Alain Corbin évoqué au départ. Et vous, au début, vous évoquiez le rapport des vents avec les événements politiques.

Pendant que John Muir se tient dans son nid, Paris est pris au piège du siège de 1870. Puis c'est la Commune dont on commémorera bientôt la fin de la Semaine sanglante.

Les archives de l'Observatoire montrent que c'est le vent d'Ouest qui a soufflé ces jours de mai : il a rabattu les flammes des bâtiments incendiés sur les partisans de la Commune qui essayaient de gagner l'Est... Les vents auraient-ils été en courroux ?

Ouvrage : Alain Corbin La rafale et le zéphyr Fayard

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Jean Lebrun
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