Cérémonie d'entrée au Panthéon de Pierre et Marie Curie le 20 avril 1995 ©Getty - Thierry Orban
Cérémonie d'entrée au Panthéon de Pierre et Marie Curie le 20 avril 1995 ©Getty - Thierry Orban
Cérémonie d'entrée au Panthéon de Pierre et Marie Curie le 20 avril 1995 ©Getty - Thierry Orban
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Résumé

La première femme à pénétrer au Panthéon pour ses mérites propres fut Marie Curie, "l'inventrice" de la radioactivité, qui appréciait peu la célébrité qui provoquait autour d'elle la mondanité et, pire encore, la curiosité des journalistes.

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-Ce 30 novembre, panthéonisation de Joséphine Baker. La femme de Marcellin Berthelot avait trouvé une place au Panthéon parce qu'elle accompagnait son époux. La première à y pénétrer pour ses mérites propres, ce fut Marie Curie avec Pierre, bien sûr.

Par la grâce de François Mitterrand qui présida à cette occasion une de ses dernières cérémonies, en 1995, à l’extrême fin de son mandat.

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Marie Curie, "l'inventrice" de la radioactivité, appréciait peu la célébrité qui provoquait autour d'elle la mondanité et, pire encore, la curiosité des journalistes dont elle sera, on va le voir, la victime.

Quant au pouvoir, celui qu'elle avait subi dans ses jeunes années en Pologne occupée par les Russes, ne lui avait inspiré nulle estime.

Quand ceux qui l'occupaient à Paris l'été 14 et préparaient le repli à Bordeaux lui avaient proposé de prendre en charge son étalon du radium qui valait gros, elle avait préféré l'emporter elle-même dans un train et de le déposer à Bordeaux en effet mais dans un lieu sûr de son propre choix. Elle n'aimait guère l'autorité.

Mais elle aimait la France qu'elle avait choisie à 24 ans. En 1914, elle s'était en conséquence improvisée créatrice d'un corps de radiologue aux armées qu’elle avait organisé à sa façon. La doctrine de l'Etat-major au départ était d'évacuer les blessés le plus loin possible à l'arrière : on empaquette, on étiquette, on expédie... Non, soutenait Marie Curie, l’utilisation au plus près du front, des rayons X permet de localiser de suite les blessures et de les traiter vite.

Son double Nobel de 1903 -puis de 1911-, ses autres titres, son entregent lui permettent de contourner les interdits du Service de santé aux armées, longtemps réticent.

Elle équipera en quatre ans quelque 20 véhicules automobiles radiologiques, 200 stations radiologiques et formera plus de cent manipulatrices. Plus d'un million de personnes blessées passeront par une structure qu'au départ, elle avait soutenue de sa propre énergie.

Pour figurer l'attachement à la nation française, les étrangers sont souvent les mieux placés, d'autant qu’ils n'en font pas un commerce politique

-Pourtant il a été reproché à Marie Curie d'être une étrangère.

A cet égard, 1910-1911 furent pour elle des années terribles. 1906 avait été déjà très difficile.

A la Sorbonne, bien qu'elle ait reçu en 1903 son premier Nobel avec Pierre, elle n'était que sa chef de travaux alors qu'il occupait la chaire de physique. Or Pierre meurt, accidentellement.

Ses collègues ont l'élégance de l'élire pour le remplacer. Elle a du chagrin mais elle prononce sa leçon inaugurale en reprenant le cours de Pierre au mot précis où il l'avait laissé.

Personne alors ne parle d'elle comme d’une étrangère, elle est pour tous une grande dame en noir.

En 1910-1911, l'atmosphère va changer.

Marie Curie s’est laissé convaincre de se présenter à l'Académie des Sciences. Mais si ses travaux lui ont créé des admirateurs, son sexe va lui faire beaucoup d’adversaires. D'autant un grand savant est aussi sur la ligne de départ. Edouard Branly présente des qualités qu'elle n'a pas, notamment auprès des antidreyfusards, toujours nombreux : Français depuis x générations, professeur à l'Institut catholique, il l’emportera d'une voix. Le précurseur de la radio a battu la dame du radium.

La dame du radium ? La veuve radieuse, plutôt... Une campagne de presse est en effet lancée contre Marie Curie.

La belle-mère du physicien Paul Langevin ouvre les hostilités « Mon gendre, explique-t-elle à l’hebdomadaire xénophobe L'Œuvre a été "capturé" par Marie Curie qui le pousse à abandonner sa femme et ses quatre enfants ». La plus grande presse reprend ce travail de dénigrement. Langevin est traité de Chopin de la Polonaise. Marie Curie, de maitresse de Langevin, devient ogresse. Ogresse juive, parfois. Sa maison, un jour, est assaillie par des manifestants; "Dehors, l'étrangère!"

-Le deuxième Prix Nobel intervient à ce moment-là.

Opportunément en effet, annoncé par un télégramme le 7 novembre 1911.

Néanmoins, le membre de l'Académie Nobel qui a porté son nom lui recommande, le climat étant ce qu'il est, de s'abstenir de venir recevoir le prix. Elle décide de faire le déplacement à Stockholm, retrouvant les mêmes salons, les mêmes lustres brillant de mille feux que huit ans auparavant. Une fois que dans son long discours, elle a rendu hommage à Pierre et bien fait la part entre ce qui est de lui et ce qui est d'elle dans l'aventure de la radioactivité, elle peut repartir la conscience haute.

A son retour en France, elle est longuement hospitalisée, elle ne revient pas dans sa maison, s'installant quai de Béthune. Toute l’année 1912, elle se dissimule.

Elle ne revient au premier plan qu’avec la guerre, pour aider son pays qui ne lui avait pas toujours été aimable.

-La panthéonisation aurait des couleurs de réparation.

Vous me direz qu'en Algérie en 1943, il y avait des Français qui avaient adoré Pétain et qui détestaient Baker quand elle montait sur scène pour chanter devant les soldats alliés. Ancien agent secret de la Résistance et officier de la France libre, elle se mettait à genoux sur scène pour interpréter "J’ai deux amours, mon pays et Paris" pendant qu'un immense drapeau tricolore tombait des cintres. Eh bien, il arrivait qu'on entende : "C'est une  étrangère".

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Jean Lebrun
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