Le préfet de Loire-Atlantique lors d'une cérémonie à Nantes en 1997 ©Getty - Alain LE BOT
Le préfet de Loire-Atlantique lors d'une cérémonie à Nantes en 1997 ©Getty - Alain LE BOT
Le préfet de Loire-Atlantique lors d'une cérémonie à Nantes en 1997 ©Getty - Alain LE BOT
Publicité
Résumé

Au XIXème siècle, il n'y a pas encore d'ENA pour forger un corps préfectoral. Mais le préfet est déjà un corps. Il lui est demandé instamment d'avoir de la prestance : c'est déjà la moitié du prestige. Dans son uniforme impersonnel, il doit apparaître comme un personnage.

En savoir plus

-En période de crise sociale, les préfets sont à portée de boulons et de pavés. En temps de pandémie, leur responsabilité est lourde et ils sont sous l'œil du public.

Face aux caméras de télé, derrière les ministres, ils doivent rester droits dans leur uniforme. Je ne sais si vous êtes comme moi, Marion, mais je trouve que le masque se combine mal avec l’uniforme. La fonction s'en trouve soumise à une crise de sa représentation.

Publicité

L'uniforme est consubstantiel à la position. L'un et l'autre datent de l'an VIII, sous le Consulat. Qui voyait l'uniforme, qui portait intériorisait ce qu'était l''autorité de l'Etat.

Mais, en cet an de disgrâce 2021, le masque- qui se porte moins mal avec une tenue civile- renvoie de la fonction une image soudain obsolète.

-Masque ou pas masque, le rôle premier des préfets demeure. Ils sont les garants de la sécurité et de l'ordre public.

A l'époque, il n'y a pas encore d'ENA pour forger un corps préfectoral. Mais le préfet est déjà un corps. Il lui est demandé instamment d'avoir de la prestance : c'est déjà la moitié du prestige. Il ne doit pas être trop gros pour ne pas faire sauter les boutons d'argent de sa veste. Mieux, dans son uniforme impersonnel, il doit apparaître comme un personnage. Affable, sachant se laisser approcher, sachant ensuite écouter. Et parler. Pas parler pour ne rien dire. Pierre Karila Cohen, dans un livre très drôle qui observe leur premier siècle d’existence, croque l'exemple du préfet détestable : un nommé Maréchal-Lebrun. Ce Lebrun-là parle à propos de tout, hors de propos et pour se donner de l'importance.

-On attend en fait l'inverse. La modération, la retenue. Pas le retrait, toutefois.

Les préfets doivent aller en effet au-devant des autres. Qu'on pense à leurs repas que Karila-Cohen décrit avec délectation et à leurs bals dans les beaux hôtels des préfectures, les lustres de cristal ruisselant de lumières.

Aujourd'hui les bals ont été remplacés par les cérémonies de vœux et à leur tour celles-ci ont été annulées pour cause de pandémie. 

Les occasions manquent aux préfets de représenter l'Etat, au sens premier du mot : être là sur scène pour le figurer dans sa grandeur et sa bienveillance. Karila-Cohen associe à la fonction un mot qui importe : le charisme. Souvent le charisme émane de la singularité d'une personne assez rayonnante pour s'affranchir des institutions. Le charisme des préfets, lui, émanait des institutions qu'ils étaient capables d'incarner avec leurs propres qualités. 

-Ce n'est plus ainsi que l'Etat imagine les bons préfets aujourd'hui.

Nous mesurerons plus tard les conséquences de la suppression de l'ENA sur le recrutement du corps. Des parachutés tombés du ciel ministériel seront-ils nombreux à remplacer les soutiers qui ont appris le métier sur le tas ?

Leu dernière initiative, claironnée la semaine passée est pourtant : "On va noter les préfets". Et de présenter cela comme une "révolution". Comme s'il n'existait pas auparavant des systèmes de notation, retrouvables aux archives ? Sans eux, comment Karila-Cohen aurait-il pu faire son livre ?

Mais la révolution d'aujourd'hui, je cite la communication gouvernementale, c'est qu'on "construit des outils d'évaluation objectivés". En clair, l'Etat épingle les réformes jugées essentielles : 70 seraient définies comme prioritaires - cela fait beaucoup de priorités. Parmi elles, toutes les marottes médiatiques du moment : le plan vélo, les pass-culture, la haine en ligne, l'accompagnement du numérique pour tous etc. Vont tomber en pluie sur les préfectures les questionnaires à remplir toutes affaires cessantes. On demandera bien aussi où en sont les reconduites à la frontière et les prises de cannabis. Le bon préfet sera-t-il celui qui répondra en galimatias bureaucratique ce qu'on a envie d'entendre en haut ?

On peut préférer le modèle que décrit Karila-Cohen : la rencontre d'un homme - d'une femme maintenant- avec un territoire : cela laissait plus d'espace.

Ouvrage : Pierre Karila-Cohen Monsieur le préfet. Incarner l'Etat dans la France du XIXème siècle Champ Vallon

Références

L'équipe

Jean Lebrun
Production