Au Liban, la diversité apparente des candidatures au législatives n'entache en rien la mainmise des partis communautaires. ©AFP - Joseph Eid
Au Liban, la diversité apparente des candidatures au législatives n'entache en rien la mainmise des partis communautaires. ©AFP - Joseph Eid
Au Liban, la diversité apparente des candidatures au législatives n'entache en rien la mainmise des partis communautaires. ©AFP - Joseph Eid
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Résumé

Alors que le Liban traverse la pire crise économique et financière de son histoire, des législatives se tiennent dimanche pour renouveler un parlement verrouillé par les partis confessionnels accusés d’avoir mis le pays en faillite. Fait inédit, ils sont concurrencés par des listes « citoyennes ».

avec :

Aurélien Colly.

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Dans un quartier populaire de Tripoli, la grande ville sunnite du nord du Liban, Mohammed fait défiler des photos sur son téléphone. « Celui-là, porté-disparu. Celui-là, porté-disparu… Celle-là aussi … » Cinq visages, cinq membres de sa famille, morts il y a trois semaines dans le naufrage d’un bateau qui tentait de rejoindre Chypre et l’Europe, à 180 kilomètres des côtes libanaises.

« Le niveau de vie est catastrophique, il n’y a pas de travail, pas de soins médicaux, pas de sécurité sociale, pas d’Etat qui respecte ses citoyens ! S’ils avaient amélioré la vie des gens, ils n’auraient pas essayé de fuir sur ces bateaux de la mort ! » résume Mohammed.

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En 2019, Tripoli était à l’avant-garde de la révolte qui réclamait le départ de la classe politique. Aujourd’hui, ce sont les Libanais qui partent. Pour beaucoup, la désillusion a remplacé l’espoir du changement.

Maher, 23 ans, descendu dans la rue en 2019, était sur le bateau qui a fait naufrage il y a trois semaines.

La vie ici est devenue trop dure ici, le salaire ne dépasse pas 50 dollars par mois. Sur le bateau, tu meurs une fois. Ici tu meurs un peu tous les jours. Les élections, je n’y crois plus et la révolution, non plus. Les politiques contrôlent tout, rien ne changera. Ici, chaque personne que tu croises rêve de partir.

Dimanche, le jeune homme n’ira pas voter. Sa priorité, c’est de retenter la traversée vers l’Europe.

Le vote monnayé

Au QG de campagne de la liste pour le changement, qui fédère une partie de la contestation de 2019 et des indépendants, on connait bien cette résignation. « Le défi, c’est de convaincre ces gens d’aller voter, de mettre un bulletin pour déclencher le changement », souligne Zakaria Messeiké, l’un des candidats.

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Mais difficile de réenchanter dans la ville la plus pauvre du pays, fief de la communauté sunnite, où les barons locaux dominent encore malgré le retrait de certains ténors, comme l’ancien Premier ministre Saad Hariri, ou son successeur, Najib Mikati. Les influences extérieures, syrienne ou saoudienne pèsent aussi.

« On n’a pas beaucoup d’argent, alors que les autres candidats dépensent comme des fous. Ils ciblent ceux qui acceptent de l’argent contre leur vote », ajoute Zakaria Messeiké.

Nous, on n’a rien à offrir, sauf une occasion pour les Libanais de changer. Quand vous êtes face à un mur, il faut commencer par faire une brèche pour le faire tomber.

À l’autre bout du Liban, au sud, la brèche est encore plus difficile à ouvrir. Dans ces régions majoritairement chiites, deux partis règnent sans partage depuis trente ans : le mouvement Amal et le Hezbollah, proche de l’Iran. Deux formations habituées aux menaces, aux intimidations et aux coups de forces contre leurs opposants.

Au sud du pays, le règne sans partage d'Amal et du Hezbollah, illustré en images par les deux leaders chiites, Nabih Berri et Hassan Nasrallah.
Au sud du pays, le règne sans partage d'Amal et du Hezbollah, illustré en images par les deux leaders chiites, Nabih Berri et Hassan Nasrallah.
© AFP - Mahmoud Zayyat

« On fait attention… On marche dans la rue, on aborde les gens, mais c’est risqué, on s’est déjà fait attaquer. On ne met pas d’affiches parce qu’elles sont arrachées », décrit Hathem Hallawi, candidat pour le changement dans la ville de Tyr. « Il y a une dimension psychologique que ces partis utilisent pour que les gens perdent l’espoir : ils les convainquent qu’ils sont imbattables, avec leurs posters et leurs drapeaux partout, avec le contrôle du terrain, avec des cadeaux… A la fin, les gens vont voter pour eux, ou sinon, ils ne croient plus à notre alternative », ajoute-t-il.

Biais électoral

Ambiance moins électrique à Beyrouth ou dans les régions chrétiennes du Mont Liban, mais même emprise des partis communautaires. « Les leaders politiques savent très bien instrumentaliser les confessions pour diviser et se maintenir au pouvoir », déplore Najwa Bassil, candidate de l’opposition dans le Kesrouan, qui dénonce cette vieille recette héritée de la guerre civile, encore efficace auprès des électeurs chrétiens qui l’ont vécue.

Nous, on veut vivre ensemble, on peut vivre ensemble. Au Liban, on voit qu’il y a des mariages interreligieux, on voit des jeunes de toutes les confessions qui ont manifesté avec un discours politique anti-confessionnel. N’oublions pas que ces partis sont ancrés dans le système libanais, toutes les familles, toutes les régions, donc il y a encore beaucoup à faire pour arriver au changement.

Avec un mode de scrutin taillé pour eux, les partis confessionnels ne seront pas renversés dimanche, lors de ce scrutin. L’opposition le sait mais compte sur un sursaut des Libanais pour faire entrer au moins une dizaine de nouveaux députés au parlement.

Références