Frontière Biélorussie-Pologne : au cœur de la crise des migrants orchestrée par le régime Loukachenko

Des migrants à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne le 14 novembre 2021. À l'arrière plan les forces de l'ordre polonaises surveillent le passage.
Des migrants à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne le 14 novembre 2021. À l'arrière plan les forces de l'ordre polonaises surveillent le passage. ©AFP - OKSANA MANCHUK / BELTA
Des migrants à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne le 14 novembre 2021. À l'arrière plan les forces de l'ordre polonaises surveillent le passage. ©AFP - OKSANA MANCHUK / BELTA
Des migrants à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne le 14 novembre 2021. À l'arrière plan les forces de l'ordre polonaises surveillent le passage. ©AFP - OKSANA MANCHUK / BELTA
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Crise migratoire, crise humanitaire, crise diplomatique : la situation se tend à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie. Plusieurs milliers de migrants sont pris au piège, aux portes de l’Europe. Une crise qui pèse sur le quotidien des habitants de la région

Depuis quelques semaines, les routes de Podlachie et de la région frontalière de la Biélorussie en Pologne sont sillonnées par des véhicules chargés de soldats, de camions toutes sirènes hurlantes, les contrôles se multiplient, les véhicules sont arrêtés et fouillés. Varsovie a décrété "zone sous état d'urgence" une large bande de trois kilomètres qui court tout le long de sa frontière de quelque 400 kilomètres avec la Biélorussie. Impossible d'y accéder. Seuls les militaires, policiers, garde frontières, dépêchés par milliers de tout le pays ont le droit d'y entrer. Et bien sûr les quelque 15.000 habitants des 180 bourgades englobées dans la zone et qui vivent malgré eux au rythme des tensions entre Minsk et Varsovie. 

Zone rouge, zone tampon, zone d’exclusion… les noms ne manquent pas pour la désigner. Elle apparaît en rouge sur les cartes Google que s’échangent habitants et journalistes, car la frontière est floue, elle passe par les champs et la forêt, et si l’on y entre par mégarde on risque la détention et une forte amende. 

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Les contrôles se multiplient sur les routes. Les voitures sont fouillées pour vérifier qu'elles ne transportent pas de migrants
Les contrôles se multiplient sur les routes. Les voitures sont fouillées pour vérifier qu'elles ne transportent pas de migrants
© Radio France - Marie-Pierre Vérot
La zone rouge, zone sous état d'urgence à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie
La zone rouge, zone sous état d'urgence à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie
© Radio France - Marie-Pierre Vérot

Lumière verte

C’est donc dans la forêt mais en dehors de la zone interdite que nous retrouvons Joanna Łapińska. Elle habite tout près de la Biélorussie dans le village de Białowieża où l’on vit, dit-elle, "comme sous occupation".

"Nous vivons dans une zone fermée, nous devons montrer nos papiers dès que nous entrons ou sortons du village. La police fouille nos véhicules pour vérifier que l’on ne transporte pas de réfugiés. Le village regorge de militaires, de gardes frontières, de policiers, nous avons ces véhicules lourds qui passent dans un sens puis l’autre et toujours le bruit des hélicoptères, des drones qui cherchent les réfugiés dans la forêt, dans les champs près de la rivière à Białowieża et la nuit les lumières bleues des véhicules de police par centaines, c’est comme une zone de guerre… Et si vous voulez aider les réfugiés vous vous sentez comme un résistant, un partisan qui essaye d’éviter la police dans les bois", raconte-t-elle. 

C’est dans cette épaisse forêt que se retrouvent perdus durant parfois des semaines les réfugiés qui ont réussi à franchir la frontière de barbelés et à échapper aux gardes polonais. Mais l’accès reste interdit aussi aux organisations humanitaires. Comme Joanna, certains habitants de la zone rouge se sont donc organisés pour venir en aide aux réfugiés. Ils ont appris les gestes de premier secours, quelques mots d’arabe et de kurde aussi, et mettent une lumière verte à leur fenêtre  pour désigner les maisons accueillantes aux réfugiés.

Joanna Łapińska, une habitante de Białowieża, dans la zone rouge "Nous vivons comme sous occupation"
Joanna Łapińska, une habitante de Białowieża, dans la zone rouge "Nous vivons comme sous occupation"
© Radio France - Marie-Pierre Vérot
Une lumière verte à la fenêtre pour dire aux réfugiés que cette maison les accueillera et aidera
Une lumière verte à la fenêtre pour dire aux réfugiés que cette maison les accueillera et aidera
© Radio France - Marie-Pierre Vérot

Trouver les migrants avant la police

Ces migrants ont froid, faim, soif, ils ont traversé des rivières en portant les enfants sur leur tête, trempés, frigorifiés malades parfois, en hypothermie… Certains vomissent du sang après avoir bu l’eau des marais. Katarzyna Wappa se mobilise elle aussi dans sa petite ville de Hajnówka. Elle arpente la forêt pour leur porter secours. Lorsque les bénévoles reçoivent un message de détresse, une course de vitesse s’engage. Il faut partir discrètement, trouver les migrants avant la police.

"Ils essaient de se fondre dans le sol, ils n’allument pas de feu pour ne pas attirer l’attention", raconte-t-elle. "Ils restent dans le froid et le noir. Ils se sentent comme des animaux traqués dans la forêt. Quand on les trouve et qu’on leur dit 'Hello, nous sommes vos amis', certains fondent en larmes de voir qu’on les considèrent comme des êtres humains. Mais quand un jeune homme tombe à genoux devant vous et veut embrasser vos mains juste parce que vous lui avez donné de l’eau… cela fend le cœur, c’est déshumanisant, ce n’est pas quelque chose que l’on devrait voir en Europe."

Katarzyna Wappa, une habitante de Hajnówka "Les réfugiés sont déshumanisés"
Katarzyna Wappa, une habitante de Hajnówka "Les réfugiés sont déshumanisés"
© Radio France - Marie-Pierre Vérot
Une route non loin de la frontière avec la Biélorussie, la nuit
Une route non loin de la frontière avec la Biélorussie, la nuit
© Radio France - Marie-Pierre Vérot

Cette Europe, Hisham Abdullah, un Irakien rencontré dans un centre d'Hébergement à Białystok, le chef lieu de la région, a réussi à la rejoindre après un long périple. "Je suis parti de la ville de Dohuk au Kurdistan, puis Bagdad puis ils m'ont transféré en Syrie à Damas après direction la Biélorussie. Là un grand bus militaire nous a emmenés à la frontière biélorusse", explique-t-il. "A la frontière tout le monde criait 'Help, aidez-nous'. Alors les gardes frontières biélorusses demandent  'Vous allez en Pologne?' Oui. OK.  En une minute, ils nous ouvrent le portail électrique 'Bienvenue à la frontière biélorusse, dans quelques secondes vous serez en Pologne !'" Un récit qui corrobore les accusations d'instrumentalisation des migrants par le régime de Minsk. 

Dépouillé par les soldats biélorusses

Mais avant de de pousser vers la frontière, les soldats biélorusses l’ont dépouillé, de tout son argent, 2.700 euros, de son téléphone, et même ses cigarettes. Puis il a été refoulé par les gardes frontières polonais. Sept fois, sept fois répètent Hisham en miment un geste de va et vient. "Biélorussie, Pologne, Biélorussie, Pologne."

Pour lui, la huitième tentative sera la bonne. Aujourd’hui dans un centre d’hébergement à Bialystok, chef lieu de la région, Hisham attend que son destin se dessine. Peu d'espoir de pouvoir déposer une demande d'asile en Allemagne comme il le souhaiterait. La Pologne s'est raidie, multiplie les refoulements, illégaux, et agite la peur. Des violences commencent à se produire contre les bénévoles qui tentent de porter secours aux réfugiés. Le gouvernement polonais, lui, envoie des messages sur tous les portables étrangers qui bornent dans la région pour prévenir que la frontière est... et restera fermée. 

Le gouvernement polonais envoie des textos à tous les portables qui bornent dans la zone frontière pour dire que la frontière est fermée
Le gouvernement polonais envoie des textos à tous les portables qui bornent dans la zone frontière pour dire que la frontière est fermée
© Radio France - Marie-Pierre Vérot

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