Au coeur de la base navale de Toulon le Maître Principal Erwan et le Premier Maitre Alexandre, analystes en guerre acoustique : le vrai nom des "Oreilles d'Or" ©Radio France - Eric Biegala
Au coeur de la base navale de Toulon le Maître Principal Erwan et le Premier Maitre Alexandre, analystes en guerre acoustique : le vrai nom des "Oreilles d'Or" ©Radio France - Eric Biegala
Au coeur de la base navale de Toulon le Maître Principal Erwan et le Premier Maitre Alexandre, analystes en guerre acoustique : le vrai nom des "Oreilles d'Or" ©Radio France - Eric Biegala
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Résumé

On les appelle "Les oreilles d’or". Ils ont les experts du son. Dans le zoom de France Inter, toute la semaine, nous vous proposons partir à la découverte d'homme et de femme dont le métier repose sur leurs deux oreilles. Plongeons au cœur d'un sous-marin.

En savoir plus

Sous l'eau, tout est question de son, le "Monde du silence" est en fait très bruyant et dans les sous-marins ce sont les "oreilles d'or" qui déterminent l'environnement en écoutant attentivement. Au cœur de l'immense base Navale de Toulon - 25 000 personnes - on trouve le CIRA , le Centre d'Interprétation et de Reconnaissance Acoustique de la Marine nationale. C'est là que s'entrainent ceux qu'on appelle les "oreilles d'or" ou de leur vrai nom les analystes en guerre acoustique. 

Quelques secondes pour identifier un bâteau

Ce matin, le Maître Principal Erwan s'exerce à l'analyse "en situation" d'un son : il s'agit de déterminer à l'oreille ce qu'est ce bruit capté en mer et d'en faire la description en temps réel comme s'il s'adressait à son supérieur dans un sous-marin. Le son sourd "doug-doug-doug" ne laisse pas de doute : "C'est un bâtiment dont l'arbre tourne à 76 tours/minutes , énonce le sous-marinier, "j'analyse son battement de pâles. Ce bâtiment a quatre pâles... Le battement de pâle est très bruyant. Je le classifie "commerce". En quelques secondes le son est reconnu et classé ; avec quelques dizaines de secondes supplémentaires le Maître Principal aurait pu aussi dire de quel type de bâtiment il s'agissait (un pétrolier) et probablement l'identifier par son nom. Chaque bâtiment a en effet sa propre signature sonore.

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Les armes du Centre d'Interprétation et de Reconnaissance Acoustique de toulon flanquent la lourde porte blindé du bâtiment au sein de la base navale,
Les armes du Centre d'Interprétation et de Reconnaissance Acoustique de toulon flanquent la lourde porte blindé du bâtiment au sein de la base navale,
© Radio France - Eric Biegala

Un sous-marin c'est en fait une gigantesque oreille explique le Premier Maître Alexandre, une autre oreille d'or du CIRA  : "On a en fait des micro répartis à tous les endroits les plus judicieux de la coque du sous-marin et on perçoit des sons très loin sous l'eau. Un bateau de commerce pas particulièrement discret, on peut l'entendre jusqu'à 100 km", explique-t-il. Le son se déplace d'autant plus rapidement que le milieu est dense. Dans l'air, les ondes sonores se déplacent ainsi à 340 m/seconde, mais dans l'eau elles voyagent cinq fois plus vite : à 1500 m/seconde. 

Apprendre à reconnaître des sons

On entend donc beaucoup mais encore faut-il reconnaître ce qu'on entend. Le bruit d'un moteur de bateau civil est souvent facile à reconnaitre mais pour un navire militaire et a fortiori un sous-marin construit justement pour être le plus silencieux possible, c'est beaucoup moins évident. A la suite du bruit "doug-doug-doug" précédemment entendu, le Maître principal Erwan diffuse un son qui pour tout le monde ne serait qu'un vague crépitement sous l'eau. Lui y entend clairement le son d'un propulseur, un propulseur discret : probablement un bâtiment militaire. 

Ce type de sons les oreilles d'or de la Marine nationale apprennent tout simplement à les reconnaitre. La trentaine d'oreille d'or sont formées au Centre d'interprétation et de reconnaissance acoustique, le CIRA. de Toulon : "Là où le commun des mortels n'entendrait rien, l'oreille d'or est lui entraîné, il sait où chercher et il saura mettre en évidence cette indiscrétion du propulseur extrêmement discret du bâtiment militaire", explique le Capitaine de Corvette Jean-François, commandant en second du CIRA.

Chronomètre en main, déterminer en quelques secondes le nombre de tour/minute d'un arbre d'hélice. C'est suffisant pour identifier un navire.
Chronomètre en main, déterminer en quelques secondes le nombre de tour/minute d'un arbre d'hélice. C'est suffisant pour identifier un navire.
© Radio France - Eric Biegala

Le son sous l'eau est en fait très clair. Ce n'est nullement le fatras de bruit qu'on s'imagine. Depuis plusieurs centaines de mètres de profondeur, le sous-marin capte ainsi parfaitement les bruits de la surface : la pluie sur la mer, le bruit du tonnerre ou le tir d'un canon. Même un outil qui tombe sur le pont d'un bateau ou les chants des marins à son bord sont parfaitement audibles par 200 m de fond ! "Vous avez tout de suite deviné que c'était de la pluie et de l'orage, parce que ce sont des sons que vous connaissez, remarque le Maître Principal Erwan, et bien nous on fait la même chose avec des propulseurs ou des machines à bord de bâtiments. Quand vous étiez jeunes vous avez appris à distinguer le timbre d'un violon par rapport à une guitare et bien nous on fait la même chose avec des bruits mécaniques ou biologique"

Le bruit "biologique" ce sont tous les animaux marins : les baleines qui chantent, les cachalots qui émettent des claquements qui sont autant d'échos sonar leur permettant de chasser les Dauphins également sont de grands bavards et même les crevettes. Le Maître principal poursuit : "Là vous entendez un banc de crevettes dites crevettes claqueuses : Elles font ce bruit caractéristique avec leur queues et leurs pinces... et pour nous c'est idéal parce que c'est particulièrement fort, ça peut monter jusqu'à 200 décibels... On peut donc se cacher derrière ce bruit là"

La Marine Nationale dispose d'une trentaine d'Oreilles d'Or.
La Marine Nationale dispose d'une trentaine d'Oreilles d'Or.
© Radio France - Eric Biegala

Car les sous-marins sont également traqués : par d'autres sous-marins ou par des bâtiments de surface adverse, qui eux aussi écoutent. 

Les sons biologiques nous aide souvent à nous cacher... les dauphins surtout, ils accompagnent les sous-marin en profondeur, tout comme ils aiment nager et jouer avec la vague d'étrave des bateaux de surface et comme ils sont très bruyant, très bavards, ils masquent notre déplacement.

Tout l'art du sous-marinier consiste en effet à se déplacer en silence ou à masquer son approche et à ce jeu là, les sous-mariniers de la Royale ne sont pas les plus manchots : à l'occasion d'un exercice avec la Marine américaine au large de la Floride en 2015, le sous-marin français Saphir avait ainsi réussi à se faufiler indétecté au beau milieu d'un groupe aéronaval américain (une quinzaine de bâtiments) et à couler - virtuellement - le porte-avion Theodore Roosevelt et plusieurs croiseurs lance-missile... sans jamais avoir été repéré.

Références