Tombe de Philippe Pétain, cimetière de Port-Joinville (Île d'Yeu) ©Radio France - Delphine Evenou
Tombe de Philippe Pétain, cimetière de Port-Joinville (Île d'Yeu) ©Radio France - Delphine Evenou
Tombe de Philippe Pétain, cimetière de Port-Joinville (Île d'Yeu) ©Radio France - Delphine Evenou
Publicité
Résumé

France Inter vous propose à partir de ce mardi "Le fantôme de Philippe Pétain", un podcast de Philippe Collin. Ce fantôme hante encore aujourd'hui l'Île d'Yeu, où le maréchal a été incarcéré, puis inhumé en 1951. La tombe est toujours là. Un legs un peu lourd avec lequel cohabitent les habitants.

En savoir plus

Dans le cimetière désert de Port-Joinville, les tombes sont bien alignées, toutes - ou presque - fleuries. Dans un coin, l’une d’elles, toute blanche, est disposée dans le sens inverse. Elle est minimaliste. Pas de date. Une seule inscription : "Philippe Pétain, Maréchal de France".

Cimetière de Port-Joinville (Île d'Yeu), tombe du maréchal Pétain
Cimetière de Port-Joinville (Île d'Yeu), tombe du maréchal Pétain
© Radio France - Delphine Evenou

"Autour de cette tombe, un peu plus large que les autres, ont été plantés des cyprès et des ifs pour pouvoir l'isoler du reste du cimetière, et lui donner, aussi, une certaine monumentalité" explique Annabelle Chauviteau, chef du service patrimoine de la mairie de l'Île d'Yeu. 

Publicité

La conservatrice nous emmène ensuite à quelques centaines de mètres de là, au fort de Pierre Levée, datant du XIXème siècle. Ce fut la prison de Philippe Pétain à partir de novembre 1945. 

Fort de Pierre Levée, Île d'Yeu
Fort de Pierre Levée, Île d'Yeu
© Radio France - Delphine Evenou

L'islaise isole une clef de son gros trousseau. Elle ouvre une petite grille qui donne accès à un escalier raide débouchant sur une porte, condamnée par un large panneau de bois. "Derrière se trouvent les appartements où le maréchal a été enfermé pendant presque six ans. Le bâtiment est tellement humide qu'on ne peut pas faire entrer le public car cela pourrait être dangereux. La municipalité va bientôt faire des travaux. Quel est l'avenir de ce bâtiment ? C'est toute la question. Mais ce qui est sûr, c'est qu'on n'en fera pas une "étape" historique. Il y a déjà la tombe, c'est bien suffisant" explique la conservatrice. 

Les appartements où le maréchal Pétain a été incarcéré de 1945 à 1951
Les appartements où le maréchal Pétain a été incarcéré de 1945 à 1951
© Radio France - Delphine Evenou

Exercice d'équilibriste

Ne pas cacher, ne pas mettre en avant non plus : cet exercice d’équilibriste suscite chez les Islais une indifférence plus ou moins lasse, agacée ou bienveillante. Au comptoir d’un café, deux amis d’enfance, la cinquantaine et des opinions politiques opposées, discutent : "Sur l'Île d'Yeu, la présence de Pétain est loin d'être une préoccupation quotidienne. Pour certains c'est un peu pesant, pour d'autres ça leur passe au dessus de la tête, et d'autres iront demander que les dernières volontés du maréchal - reposer à Verdun - soient respectées", raconte l'un. "Oui, bon débarras, ajoute son ami. De toute façon, nos grands-parents nous en parlaient un peu, mais maintenant la page est tournée, c'est fini".

Port-Joinville, Île d'Yeu
Port-Joinville, Île d'Yeu
© Radio France - Delphine Evenou

Sur le port, le marché se termine, un petit groupe d’octogénaires se sépare. "Il ne nous dérange pas, sourit Juliette, quand on va au cimetière on ne fait même pas attention". "Laissez-le dormir !" soupire Marcel. "Bon, il y a bien des gens qui viennent tous les ans déposer des fleurs ... Bon ben c'est le truc", ajoute le vieux monsieur.

Gerbe de fleurs, prières et excréments

Car chaque année, le 23 juillet, l’Association pour défendre la mémoire de Pétain (ADMP) fait le déplacement sur l’Île d’Yeu afin de se recueillir pour l’anniversaire de la mort du maréchal. Quelques dizaines de nostalgiques font ainsi procession dans les rues de Port-Joinville jusqu’au cimetière, puis vont à l’église, où officie le père Dominique Rézeau, curé de la paroisse depuis huit ans. "Ils passent une journée sur l'Île d'Yeu, ils viennent à l'église prier pour le maréchal, et à cette occasion on célèbre la messe. Son nom est mentionné ce jour-là. Juste son nom. On ne refuse aucune intention de prière. Je le répète : ce n'est pas nous qui organisons une cérémonie particulière, ce sont eux qui demandent et qui sont présents. On les accueille comme on accueille tout le monde, les bons comme les méchants", conclut le père Rézeau.

Si le curé se plie à son devoir de prêtre, certains habitants et touristes estivaux sont très agacés de ces hommages au personnage controversé et le manifestent. La municipalité doit gérer les dégradations de la tombe, régulières, surtout en été. "Ca peut de la peinture, du pipi, du caca, des canettes de bière, des préservatifs. On prend des photos et on nettoie le plus vite possible pour ne pas faire d'histoire, ne pas attirer les journalistes et l'attention" explique Carole Charuau, première adjointe au maire. "Et l'été, on ferme le cimetière la nuit et la gendarmerie renforce sa vigilance". 

Maison où le maréchal Pétain est mort, quelques jours après avoir été autorisé à sortir de sa cellule du fort de Pierre Levée
Maison où le maréchal Pétain est mort, quelques jours après avoir été autorisé à sortir de sa cellule du fort de Pierre Levée
© Radio France - Delphine Evenou

"Pétain, c'est l'Histoire de France, pas la nôtre. Il est là, c'est un peu encombrant, et on fait avec". Carole Charuau, première adjointe au maire

Une tombe entretenue, un petit écriteau devant sa cellule de prison, mais pas de mention de son passage sur les brochures touristiques : l’île d’Yeu vit avec son fantôme et attend que le temps et le changement de générations ne finisse de faire son œuvre. 

À RETROUVER : "Le fantôme de Philippe Pétain", un podcast produit par Philippe Collin en dix épisodes (disponible le 1er mars)