Moscou, le 11 novembre 2021. Dmitri Mouratov, dans les locaux du journal Novaïa gazeta, dont il est le directeur de la rédaction.
Moscou, le 11 novembre 2021. Dmitri Mouratov, dans les locaux du journal Novaïa gazeta, dont il est le directeur de la rédaction.  ©Radio France - Sylvain Tronchet
Moscou, le 11 novembre 2021. Dmitri Mouratov, dans les locaux du journal Novaïa gazeta, dont il est le directeur de la rédaction. ©Radio France - Sylvain Tronchet
Moscou, le 11 novembre 2021. Dmitri Mouratov, dans les locaux du journal Novaïa gazeta, dont il est le directeur de la rédaction. ©Radio France - Sylvain Tronchet
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Le 10 décembre, Dmitri Mouratov recevra le prix Nobel de la paix. Ce monument du journalisme russe dirige depuis 25 ans la rédaction de Novaia Gazeta. Le principal média d'opposition en Russie a parfois payé chèrement le prix de son indépendance : six des journalistes ont été assassinés.

En attribuant le prix Nobel de la paix 2021 à Dmitri Mouratov (co-lauréat avec la Philippine Maria Ressa) le comité Nobel a choisi d'honorer l'un des fondateurs et le patron d'un média emblématique en Russie : Novaïa Gazeta. Lancé en 1993, dans la foulée de l'effondrement de l'Union soviétique, ce journal est devenu au fil du temps l'un des meilleurs médias d'investigation du pays et, à bien des égards, le principal média d'opposition du pays.

Dans les locaux de Novaïa Gazeta, en plein centre de Moscou, on crie dans les couloirs pour appeler les collègues, on rigole, on argumente, on débat... Comme dans n'importe quel journal. Mais ici, la conférence de rédaction a lieu sous le regard de six portraits, accrochés au mur. Les six journalistes de la rédaction assassinés entre 2000 et 2009. « Je sais que le prix Nobel ne peut pas être décerné à titre posthume, explique Dmitri Mouratov. Et apparemment la raison pour laquelle je l’ai eu, c’est que je suis encore vivant. Mais je pense vraiment que c’est le prix de nos  journalistes décédés. »

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Je sais que le prix Nobel ne peut pas être décerné à titre posthume, et apparemment la raison pour laquelle je l’ai eu, c’est que je suis encore vivant.

Les conflits en Tchétchénie ont été particulièrement scrutés par cette rédaction dont faisait partie la journaliste Anna Politkovskaïa, assassinée en 2006. Sans son travail, les atteintes aux droits de l’homme commises sur ce territoire n’auraient probablement jamais été documentées de façon aussi précise. Après elle, trois autres collaborateurs de Novaïa Gazeta travaillant sur la situation en Tchétchénie ont également été tués.

Un Nobel attendu depuis des années

Cela faisait plusieurs années que, chaque jour d'annonce du lauréat du prix Nobel de la paix, les caméras de télévision avaient pris l'habitude de venir s'installer devant les locaux du journal. "Cette année il n'y avait personne, alors je me suis dit qu'il allait se passer quelque chose", sourit Dmitri Mouratov.

Ce prix arrive au moment où la presse russe indépendante se réduit comme peau de chagrin, où les médias ferment les uns après les autres, victimes des entraves du pouvoir. Quand on demande à Dimitri Mouratov pourquoi son journal échappe aux sanctions, il dit qu'il ne le sait pas.

Mais la rédaction de Novaïa Gazeta résiste parce qu'elle s'est construite dans l'adversité estime la directrice de publication, Nadiejda Prousenkova : "Pour nous, ça a toujours été comme ça, raconte cette femme d'une petite quarantaine d'années. Nous avons toujours eu des attaques, des difficultés. Mais aujourd’hui Novaïa Gazeta a une réputation. Et au contraire beaucoup de gens ne sont prêts à ne parler qu’à Novaïa Gazeta, par exemple sur ce qui se passe en Tchétchénie."

Conférence de rédaction au journal Novaïa gazeta. Au mur, les portraits des six journalistes de la publication assassinés entre 2000 et 2009.
Conférence de rédaction au journal Novaïa gazeta. Au mur, les portraits des six journalistes de la publication assassinés entre 2000 et 2009.
© Radio France - Sylvain Tronchet

En Russie, Novaia Gazeta reste parfois le dernier recours face à l'injustice. "Le lendemain de l'annonce du comité Nobel, j'ai reçu des dizaines et des dizaines de lettres, raconte Dmitri Mouratov. Les gens m’envoyaient des décisions de justice, me disaient qu’ils n’avaient pas de logement, pas de fauteuil roulant, pas de médicaments parce qu’ils étaient trop chers... Et nous ne pouvons pas ne pas leur répondre. Nous réfléchissons à la manière de le faire le plus efficacement possible."

Après l'annonce du comité Nobel, Vladimir Poutine a félicité Dmitri Mouratov mais l’a immédiatement mis en garde en l’invitant à ne pas "utiliser le prix Nobel comme un bouclier" pour enfreindre les lois russes et "attirer l'attention sur soi". Malgré tout, le journal maintient sa ligne éditoriale et continue à publier des affaires mettant en cause l'armée, les milieux d'affaires, des représentants du pouvoir... Une nouvelle génération de journalistes a rejoint sa rédaction qui emploie 138 personnes.

L'assassinat d'Anna Politkovskaïa ne doit pas rester impuni.

Parmi eux, il y a Katia Bonch Osmolovskaya. Cette datajournaliste de 25 ans enquête actuellement sur les chiffres de l'épidémie de Covid en Russie, notoirement sous estimés dans les statistiques officielles. Est-elle effrayée par les portraits au mur ? Non, mais elle confie que travailler dans ce journal est "une grande responsabilité. Ces gens qui ont donné leur vie pour leur métier, c‘est une motivation supplémentaire, et je dois prolonger leur travail", assume-t-elle.

La rédaction de Novaïa Gazeta ne lâche pas non plus les enquêtes sur la mort de ses journalistes. Quinze ans après, on ne connaît toujours pas le commanditaire de l'assassinat d'Anna Politkovskaya (seuls deux exécutants ont été condamnés). "Mais nous le trouverons, affirme Dimitri Mouratov. Ce crime ne doit pas rester impuni. Sinon la galerie de portraits au mur pourrait encore s'agrandir."