Jean-Luc Mollaret, patron du Relais 6 et fan de Johnny Hallyday ©Radio France - Hajera Mohammad
Jean-Luc Mollaret, patron du Relais 6 et fan de Johnny Hallyday ©Radio France - Hajera Mohammad
Jean-Luc Mollaret, patron du Relais 6 et fan de Johnny Hallyday ©Radio France - Hajera Mohammad
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Résumé

Le Feuilleton de la France, épisode 7 – Chaque mois, pendant toute une semaine jusqu'à la présidentielle, nous allons sur le terrain écouter les Françaises et les Français. Ce mardi, la pénibilité au travail racontée par les chauffeurs routiers du Relais 6, dans l’Yonne.

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Il est 19 heures, au Relais 6, un relais routier installé depuis 1965 au bord de la Nationale 6 à Cussy-les-Forges dans l’Yonne, à quelques kilomètres d’Auxerre. LouLou, le chien du patron, un beauceron croisé avec un berger-allemand, monte la garde. Les écharpes de l'Olympique de Marseille sont accrochées sur les murs, à côté des photos de Johnny Hallyday. Les clips du rockeur sont diffusés sur l'écran de télévision qui reste allumé pendant que les chauffeurs routiers dînent, boivent un verre ou vont prendre une douche.

Les photos de Johnny Hallyday sont accrochées sur tous les murs du Relais 6
Les photos de Johnny Hallyday sont accrochées sur tous les murs du Relais 6
© Radio France - Hajera Mohammad

Mal de dos, prise de poids et fatigue mentale

Patrick Louis est parti très tôt d’Amiens en Picardie ce matin avec un camion chargé de café à livrer. Devant son assiette de grillades, il nous raconte : "J’ai roulé neuf heures mais j’ai travaillé 11h50 aujourd’hui, au total, parce qu’on ne fait pas que rouler, on charge, on décharge aussi." Après trente années passées au volant de poids-lourds, ce père de famille de 51 ans est épuisé, son corps ne suit plus : "Il y a le mal de dos, classique, et la prise de poids parce qu’on mange mal et puis le stress aussi, de manquer un rendez-vous, avec des chefs qui nous poussent pour être à l’heure."

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Cette pression, Didier l’a connue, lui aussi, dans sa précédente entreprise : "Avant, je faisais 165.000 km par an, donc quatre tours du monde, aujourd’hui, je n’en fais plus que trois." Son ancien patron le faisait rouler "comme un marteau". On n’arrêtait pas, j’étais fatigué de ne pas dormir la nuit, j’en ai pris des giratoires à l’envers !

Non-respect des horaires, santé déclinante, la famille qu’ils ne voient que les week-ends : autant de raisons qui expliquent la lassitude de ces routiers. Beaucoup sont en manque de reconnaissance aussi et n’ont pas oublié le début de la crise sanitaire. "On n’avait plus le droit de se doucher dans les relais, on ne pouvait plus boire un café, ce n’est pas normal, on était traités comme des chiens !", rappelle Didier.

Les gens ils ne comprennent pas que si on arrête de livrer, ils n’ont plus à bouffer. Si demain, on ne livre plus Rungis, à Paris, il n’y a plus à manger !

Des salaires qui ne bougent pas

Alors qu’en France, les salaires n’ont pas bougé ces dernières années. Patrick Louis a fait les calculs : "Il y a 30 ans, je faisais 10.000 francs de salaires avec 10.000 francs de frais et aujourd’hui, malgré l’inflation, je fais exactement pareil." "Avant je pouvais aller au magasin, acheter un truc et sortir du liquide sans problème, maintenant je demande un paiement en quatre fois sans frais." Une situation financière qui l’a même empêché de s’acheter une voiture pour remplacer l’ancienne hors-service. "C’est ma mère qui me l’a achetée, parce que je ne pouvais pas… À 51 ans, ça fait mal."

Pour boucler leurs fins de mois, beaucoup de chauffeurs accumulent les heures supplémentaires ou évitent de dépenser la totalité de leurs frais de nourriture ou de découchage. Jean-Luc Mollaret, le patron du Relais 6 et ancien routier l’a bien noté. "Les chauffeurs, ils ont une enveloppe de 1.000 euros environ de frais. Avant à mon époque, on s’arrêtait dans les restaurants, on s’offrait un vrai repas mais maintenant les gars ils préfèrent garder ces frais pour payer leur facture ou faire leurs courses, ils augmentent leur pouvoir d’achat comme ça." Évidemment, ça n’arrange pas les affaires du restaurateur qui perd des clients depuis quelques années. "Il y a de moins en moins de resto routiers sur les routes, c’est en partie à cause de ça", nous confie-t-il.

Physiquement, moralement, je ne me vois pas continuer

William, 59 ans et Paul Goupil, 22 ans, eux, "ne se plaignent pas". Attablés, les deux chauffeurs discutent de leurs salaires qui tournent autour de 3.000 euros nets, parfois plus. "Pourquoi je me plaindrais ? Je suis un travailleur riche moi !", assure William. "Il n’y a plus grand monde maintenant qui a envie de gagner 3.000 euros en bossant 250 heures au volant !", assure le jeune Paul. Fils de routier, lui a choisi ce métier par vocation et se voit bien continuer au-delà des 62 ans, alors que les chauffeurs ont droit à une retraite anticipée.

"J’ai jamais fait 35 heures dans ma vie, je ne sais pas ce que c’est 35 heures et je crois que ce ne serait pas assez, je me ferais chier… et oui partir plus tard à la retraite, ça ne me dérangerait pas je pense", poursuit-il.

Christophe Gérenton, lui, n’imagine pas aller au-delà des 60 ans et se demande bien s’il va continuer encore longtemps ce métier qu’il exerce encore seulement  "pour se nourrir", sans grande envie ni passion. "Physiquement, moralement, je ne me vois pas continuer, sans compter tous les efforts que je dois faire pour passer du temps avec mon fils, non... Je n’y arriverai pas, je m’arrêterai avant."

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