À la frontière entre l'Ukraine et la Roumanie, l'armée traque les Ukrainiens qui quittent le pays car ils ne veulent pas combattre. Depuis le début de la guerre, les gardes-frontières ont arrêté 150 passeurs et près de 3.500 déserteurs dans cette région.
Ils sont "des dizaines de milliers", selon Kiev, à avoir fui la mobilisation et à s’être réfugié à l’étranger. Pourtant ils n’en ont pas le droit. En Ukraine, seuls les pères d’au moins trois enfants ou les hommes malades peuvent échapper à la conscription. Mais pour les autres, âgés de 18 à 60 ans, ils ont obligation de rester sur le territoire national en vue de leur incorporation dans l’Armée. Reportage à la frontière avec la Roumanie, où les gardes-frontières traquent les déserteurs.
Une vigilance accrue à la frontière
Ici, dans ces montagnes des Carpates, on pourrait se croire loin de la guerre. Un berger passe avec ses moutons, les bucherons coupent de grands sapins, des tas de foins brunissent dans les champs. Paysage bucolique mais atmosphère tendue. À trois kilomètres de la frontière, un barrage. Contrôle des papiers, fouille du véhicule, les gardes-frontières cherchent les déserteurs : des hommes de 18 à 60 ans.

Difficile de passer par la route, les contrôles sont nombreux, alors les déserteurs tentent plutôt de franchir la frontière par la forêt, comme l'explique le major Constantin Lisnik, des gardes-frontières de la région de Tchernivtsi : "Cette partie de la frontière est assez compliquée à franchir. Il y a des montagnes, des cols. Là vous voyez, en octobre, il y a déjà de la neige sur certains sommets. Et pour les gens qui ne sont pas en bonne forme physique, c’est très dangereux."
Ces derniers mois, une centaine d’hommes sont morts en tentant de franchir la frontière avec la Roumanie. "Alors une autre partie des gens payent entre 2.000 et 5.000 dollars. Ils s’adressent à des passeurs, des locaux qui savent s’orienter et qui connaissent bien le terrain. Dans cette région, avant la guerre, les contrebandiers faisaient passer des cigarettes en Roumanie. Mais depuis un an et demi, ils se sont spécialisés dans le trafic des déserteurs. Ça leur rapporte plus d’argent que les cigarettes."

150 passeurs arrêtés
Depuis le début de la guerre, les gardes-frontières ont arrêté 150 passeurs et près de 3500 déserteurs dans cette région, en partie grâce à l’aide d’informateurs locaux, les bergers ou les bucherons. Afin d’arrêter les déserteurs, les gardes-frontières ont aussi mis en place une surveillance minutieuse de la frontière. On a pu s’en apercevoir en suivant l’une de leur patrouille.
"Derrière la rivière, c’est la Roumanie", nous dit le sous-colonel Artem Akimov. Des drones survolent la forêt, des caméras sont dissimulées dans les bosquets, des équipes cynophiles quadrille la zone. "Tous les citoyens ukrainiens ont le devoir de défendre leur patrie. Si tout le monde s’enfuit, notre pays disparaîtra", ajoute Artem.
Aujourd’hui pas de déserteurs en vue. Au bord de la rivière, le Major Anton Chymansky regarde la nuit tomber. "La plupart des déserteurs nous avouent qu’ils ont peur de faire la guerre, de mourir, de devenir handicapé. Généralement ils nous disent la vérité. Beaucoup de gens ont fait partir au préalable leur femme, leurs enfants, légalement. Et ils sont prêts à traverser illégalement la frontière pour les rejoindre." Certains sont même prêts à tenter la traversée plusieurs fois. Il faut dire qu'en cas d'arrestation, l’amende n’est pas très dissuasive : entre 90 et 250 euros.
La honte et la culpabilité des déserteurs
Nous avons pu remonter la trace de certains d’entre eux, en Pologne ou en France. Aucun n’a souhaité s’exprimer au micro. La honte, la culpabilité, la peur d’être retrouvé aussi, même si la plupart d’entre obtiennent le statut de réfugié et ne risquent rien. Ça, Bogdan l'a bien compris. Ce jeune homme a quitté clandestinement l'Ukraine pour l'Espagne. Il y a quelques semaines, il a publié une vidéo sur son compte Instagram. "Pourquoi je fais cette vidéo ? Pour que les gens qui ne peuvent pas tuer quelqu’un, qui sont pacifistes, qui ne peuvent pas tenir une arme, pour que ces gens sachent qu’il y a un espoir, la possibilité de partir et d’être loin de tout ça…" Depuis le début de la guerre, 20.000 Ukrainiens en âge de combattre ont été arrêtés aux frontières du pays.
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