Criminalité organisée en Corse : le petit bar "calmé", une forme d'omerta toujours très profonde

Le bar "Le petit bar", à Ajaccio
Le bar "Le petit bar", à Ajaccio ©AFP
Le bar "Le petit bar", à Ajaccio ©AFP
Le bar "Le petit bar", à Ajaccio ©AFP
Publicité

C'est la plus grande enquête judiciaire financière jamais menée en Corse contre le crime organisé : dans le dossier tentaculaire de la bande du "petit bar", malgré l'arrestation d'une trentaine de suspects ces derniers mois, il reste encore beaucoup de chemin pour briser les murs de silence.

Le premier coup de filet a eu lieu en septembre 2020, suite à la tentative d'assassinat de Guy Orsoni, le fils de l'ancien leader nationaliste Alain Orsoni. Le deuxième, lié à un volet financier spectaculaire, s'est déroulé en janvier 2021. Le chef présumé du groupe criminel mis en cause, Jacques Santoni, est tétraplégique et placé en détention provisoire à Fresnes. L'un des principaux promoteurs immobiliers en Corse, Antony Perrino, est lui aussi incarcéré. 48 millions d'euros d'avoirs ont été saisis par la justice. Bref, c’est du jamais vu sur l'île.  

Cette enquête sur le groupe criminel dit du "Petit bar", en tout cas son volet financier, aurait démarré il y a près de 4 ans. Des appartements, des voitures, des bijoux ont été saisis par dizaines, des comptes bancaires ont été clôturés. Et tout cela après des mois de filatures en Corse, à Paris et Courchevel pour tenter de mettre au jour des circuits de blanchiment. 

Publicité

Ce fut un changement radical dans les modes d'enquête dont se félicite Jean Leandri, le délégué régional de l'union syndicale des magistrats à Ajaccio : "_Je me réjouis de ce qu'apparemment, il y ait une évolution notable qui est de faire un travail en amont sur des gens qui sont identifiés puisqu'on a des surveillances, des filatures, des écoutes et ça c'est un travail de bonne police _". Jean Leandri rappelle que durant des années, le travail de la police judiciaire aura été "pollué" par les enquêtes sur les attentats et les pseudo rackets sous couvert d'entreprises nationalistes où l'on se contentait de chercher des indices, des traces ADN (généralement bien effacées par les malfrats) après coup.  

Le variant corse de l'omerta  

Les comités anti-mafia qui se sont constitués ces dernières années en Corse se sont évidemment félicités de cette enquête spectaculaire, à l'image de Dominique Bianconi, enseignante à la retraite qui vit à Calvi dans le nord de l'île, qui exprime néanmoins une condition… que ce dossier débouche sur des condamnations dans quelques années.  

"Ça permettrait de délivrer pas mal de gens de ce poids du silence, de cette autocensure que les gens s'imposent". Et Dominique Bianconi de pointer du doigt qu'il n'y a pas que le "Petit bar" en Corse et que pendant que celui -ci est "calmé, d'autres prospèrent". Elle rappelle aussi le poids des centaines de morts non élucidées en Corse, qu'elle évalue avec son association à près de 400. 

Jean-Toussaint Plasenzotti fait lui aussi partie d'un comité anti-mafia, installé pour sa part dans le sud de l'île : un comité créé il y a deux ans après l'assassinat de son propre neveu, Maximo Susini, qui tenait une paillotte à Cargese près d'Ajaccio. Jean-Toussaint Plasenzotti pensait que les affaires criminelles, les meurtres d'avocats, d'un président  de chambre de commerce, de membres des services départementaux ces dernières années seraient au cœur de la campagne électorale de ces dernières semaines  - eh bien non : 

"Les élus eux-mêmes ne parlent pas de mafia. Même le terme de criminalité organisée, qu'ils utilisaient avant, ils l'utilisent de moins en moins". 

Jean-Toussaint Plasenzotti explique que la menace est permanente, à l'image de ces trois hommes armés, arrêtés au début de l'année de justesse par la police. Ils avaient l'intention de s'en prendre à l'un des membres de sa famille, selon un proche de l'enquête. « Ils étaient prêts à tuer, oui. Tout est possible, tout est possible », reprend le regard grave cet ancien militant nationaliste qui pourfend les trafics de drogue autant que les marchés publics truqués. Sous le sceau de l'anonymat, une source policière explique : 

"La pression est toujours aussi forte en Corse"

Et ce d'autant plus que deux membres influents d'organisations criminelles ont été libérés ces dernières semaines après des années de prison, confie un bon connaisseur des dossiers corses. D'autres sont en cavale, comme les trois lieutenants présumés de la bande "du petit bar", qui ont pu échapper à une opération menée par le RAID en septembre 2020. Ils étaient apparemment très bien renseignés. Un policier a été mis en examen, soupçonné d'être une taupe qui les aurait prévenus. Ce type de porosité ne favorise évidemment pas la confiance des victimes de la criminalité organisée sur l'île, donc freine les velléités de briser l'omerta et d’aller porter plainte. 

L'enquête qui aurait pu et dû aller bien plus loin... 

Tous les interlocuteurs rencontrés sur ce dossier ont évoqué une autre affaire qui remonte à plus de trois ans : la démission de l'ancien président de la chambre de commerce de Corse du sud, Jean-André Miniconi, et de toute son équipe. Son directeur des services de l'époque avait été invité dans un bistrot de la capitale du sud de l'île. Trois hommes lui offrent un verre et lui font comprendre qu'il a fait son temps, qu'il sera d'ailleurs très bien indemnisé pour laisser sa place à un autre. Jean-André Miniconi décide alors de remettre au préfet les clés de l'institution qu'il dirige, avec l'objectif de la faire mettre sous tutelle de l'Etat et que cela permette d'ouvrir une enquête pour connaître les commanditaires d'un tel putsch mafieux. Il lui fallait 20 signatures pour la mise sous tutelle, mais entretemps deux des voix nécessaires se sont finalement désistées... 

L'enquête a bien eu lieu mais elle a rapidement été classée sans suite. "Je suis furieux", confie un proche du dossier, "je n'arrive toujours pas à comprendre comment la juridiction spécialisée à Marseille et la police judiciaire n'ont pas profité de cette occasion en or pour lancer une vraie enquête sur ceux qui tirent les ficelles encore aujourd'hui et que tout le monde connaît ici". Jean-André Miniconi a depuis tenté une percée en politique au niveau municipal, il a subi deux tentatives d'incendie de deux de ses concessions automobiles (l'auteur a été jugé mais a gardé le silence sur ses commanditaires) et se concentre désormais à sa propre sécurité et à son activité professionnelle. Il a refusé de nous rencontrer.