Manifestation pour la paix en Ukraine, ici devant la Chancellerie à Berlin le 1er mars 2022 ©Radio France - Ludovic Piedtenu
Manifestation pour la paix en Ukraine, ici devant la Chancellerie à Berlin le 1er mars 2022 ©Radio France - Ludovic Piedtenu
Manifestation pour la paix en Ukraine, ici devant la Chancellerie à Berlin le 1er mars 2022 ©Radio France - Ludovic Piedtenu
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Résumé

Jugée "maillon faible de l'Europe", ambiguë avec la Russie, l'Allemagne a brusquement changé le cap de sa politique étrangère et de sécurité dans les heures qui ont suivi l'invasion de l'Ukraine. Conséquence inattendue de ce conflit, il déchire le puissant mouvement pacifiste allemand.

avec :

Ludovic Piedtenu (Journaliste, correspondant permanent de Radio France en Allemagne, ancien chef du service politique de France Culture).

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"Nous vivons un changement d’époque. Et cela signifie : le monde d’après n’est plus pareil que le monde d’avant", disait Olaf Scholz, chancelier d'Allemagne, devant les députés le dimanche 27 février 2022, trois jours après l'invasion de l'Ukraine.  C’est sans doute LA phrase qui restera dans les mémoires dans ce discours de 28 minutes (à lire ici traduit en français par Le Grand Continent). Cette adresse du nouveau chancelier aux députés, déjà considérée comme historique, marque un tournant dans la politique étrangère et de sécurité de l’Allemagne.

Olaf Scholz annonce un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour moderniser la défense. Dans le même temps, son gouvernement accepte de livrer des armes à l’Ukraine, en zone de conflit (contre un principe datant de 1971). Pour la première fois depuis 1945, deux tabous, celui de la guerre et de posséder une armée forte, sont brisés. Et surviennent après une volte-face opérée quelques jours plus tôt sur le gazoduc Nord Stream 2, ce qui met fin à la politique de collaboration avec Moscou (en vigueur depuis la chute du Mur) et engage Berlin à livrer une guerre économique à la Russie, en assumant l'idée nouvelle que c'est protégée de Vladimir Poutine que l'Europe sera en sécurité.

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C'est un véritable "changement d'époque" comme l'a dit Olaf Scholz qui utilise le mot allemand "Zeitenwende" que l'on pourrait aussi traduire par "tournant". L'Allemagne et son opinion publique largement pacifiste, sceptique vis-à-vis de l'armée, semble tourner le dos à ce qui était depuis 1945 sa raison d'être. "Plus jamais de guerre", une profession de foi logique après deux conflits d'intensité mondiale. Aujourd'hui, face au pire, l'Allemagne veut pouvoir défendre sa population et faire sien l'adage "Si tu veux la paix, prépare la guerre" (expression aussi connue sous sa forme latine, "Si vis pacem, para bellum"). Ce concept que l'on appelle aussi "Paix armée" s'appuie sur la dissuasion militaire, une logique pas du tout appréciée dans une société allemande réunifiée qui a su faire la paix sans les armes.

Surprenant, ce changement de paradigme est porté par la nouvelle coalition gouvernementale dont deux des trois partis ont une longue tradition pacifiste : le SPD, le parti social-démocrate du chancelier et les Verts. Ce qui donne encore un peu plus de sens et de poids aux expressions de "rupture" ou de "virage à 180 degrés" que l'on a beaucoup lues dans la presse allemande.

Les mouvements pacifistes doivent-ils revoir leur vision du monde ?

Les différents collectifs pour la paix sont mis à rude épreuve. Les débats sont vifs. Et les désaccords nombreux quand il s'agit de lister les mots d'ordre d'une nouvelle manifestation prévue dimanche prochain, le 13 mars.

"Je n'avais pas réalisé que la guerre en Ukraine m'obligerait à bouleverser ma vision du monde" raconte dans une tribune (en allemand) au quotidien F.A.Z. une journaliste qui revendique son attachement à ce mouvement pour la paix. C'est une "enfant-fleur" comme on surnomme parfois cette génération qui a grandi dans les années 80, en pleine guerre froide. La menace d'une guerre nucléaire suscite un tel effroi collectif que le pacifisme devient un mouvement de masse et façonne une pensée dominante. En Allemagne, à l'occasion de manifestations gigantesques, tout un peuple pousse à la création d'un nouvel ordre mondial. L'heure est non seulement à la réunification du pays mais aussi un peu partout dans le monde au désarmement. Sa génération et les suivantes ne connaîtront pas la guerre, ce qui renforcera cette conviction chez les pacifistes qu'une armée n'est pas nécessaire.

Quatre décennies sont passées. Le réveil aujourd'hui est brutal. "Mon monde est à l'envers", écrit-elle. En lisant son témoignage et d'autres publiés dans la presse comme cette élue des Verts, Britta Haßelmann, dans une interview au Spiegel (en allemand) on comprend qu'une partie et une partie seulement du mouvement pacifiste allemand a compris qu'il lui faut "remettre en question ses convictions personnelles" et que "les anciennes certitudes doivent maintenant être considérées sous un nouveau jour". Ce sont des réflexions nouvelles que l'on entend seulement depuis quelques jours. Une partie du mouvement procède donc à une mise à jour de son logiciel.

Car dans un premier temps, lors de la manifestation dominicale qui a suivi le début de l'offensive russe, le mouvement pacifiste allemand a soudainement eu l'impression de revivre l’une de ces journées incroyables des années 80 où les chaînes humaines s’étendaient presque à l’infini… C'était la guerre froide, la menace d’une guerre nucléaire avait élevé le pacifisme au rang de mouvement de masse. Il y a l’espoir de créer un nouvel ordre mondial qui permet dans le calme et sans les armes la réunification des deux Allemagne.

La diaspora ukrainienne cherche à aider ses soldats sur le front au risque de déplaire à certains en Allemagne

Il y a des associations qui aident les réfugiés et d'autres qui ne se consacrent qu'aux soldats ukrainiens. Pour le front, ils collectent donc des casques, des gilets pare-balles, des genouillères ou bien des jumelles ou des couvertures chauffantes, aussi des médicaments et des produits d’hygiène.

Pour l'alliance des organisations ukrainiennes, il est évident qu'une partie de l'opinion publique et une large partie des mouvements pacifistes ne comprennent pas leur initiative, alors en général les volontaires ukrainiens insistent tous sur ce qui leur semble être une nuance importante : ils récoltent de quoi protéger leurs soldats et leur permettre de se défendre. Ce n'est pas la même chose que d'entretenir un conflit armé.

Anton Dorokh avait quitté l'Ukraine pour l'Allemagne lors du précédent conflit en 2014
Anton Dorokh avait quitté l'Ukraine pour l'Allemagne lors du précédent conflit en 2014
© Radio France - Ludovic Piedtenu

Notre collectif fait face à beaucoup d'incompréhension, estime Anton Dorokh, coordinateur de l'alliance et co-fondateur de l'association Vitsche. Il raconte : "Toute la semaine qui a précédé la manifestation du dimanche 27 février, on a essayé d’entrer en contact avec les organisations pacifistes, on voulait participer, on trouvait ça normal, parce que parler de l’Ukraine sans organisations ukrainiennes, ça ressemble à une attitude coloniale ! Et même si bien sûr c’était incroyable d’avoir un demi-million de personnes pour soutenir l’Ukraine, la communauté ukrainienne en Allemagne et à Berlin s’est sentie comme effacée."

C’est la Pologne qui a bien voulu les aider. L’institut Pilecki situé juste à côté de l’Ambassade de France face à la porte de Brandebourg a ainsi mis son local à leur disposition avec en sous-sol un parking et les camions qui partent, sitôt chargés, vers l'Ukraine et les différentes lignes de front. On y rencontre de très nombreux volontaires, tous ukrainiens, en général installés à Berlin depuis 4 à 8 ans : Valeria est au standard téléphonique et reçoit parfois des coups de fil d'Allemands ou d'Ukrainiens qui veulent s'engager militairement sur place. "On en a déjà envoyé quelques-uns au front", précise-t-elle. Il y a Maria qui accueille à l'extérieur les donateurs; elle est aidée par Arsen, 25 ans. Cet étudiant s'exprime dans un français impeccable depuis un passage à Québec.

Arsen Hnatiuk, volontaire ukrainien : "c'est une guerre qu'on ne peut pas se permettre de perdre".
Arsen Hnatiuk, volontaire ukrainien : "c'est une guerre qu'on ne peut pas se permettre de perdre".
© Radio France - Ludovic Piedtenu

Il raconte avoir été bluffé par la rapidité de la mise en place de la collecte : "Ce sont les mêmes personnes qui se sont mobilisés en 2013 pour Maïdan puis en 2014, ils savent vraiment quoi faire ici à Berlin, ils ont déjà tous les contacts nécessaires. Tout ce qui est gilet pare-balles et équipement militaire, on a déjà vidé tous les magasins spécialisés puis tout envoyé en Ukraine !"

Références