Les enfants et l'amour
Les enfants et l'amour ©Getty
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Julien Bisson parle aussi d'amour à ses enfants

Avec
  • Julien Bisson rédacteur en chef de la revue America et de l'hebdomadaire Le 1

A mon enfant, oui, bien sûr. Je lui dis que je l’aime, que je l’aime plus haut que Jupiter, il me répond qu’il m’aime plus haut que l’univers, et quand on entend ça, on se demande bien pourquoi on se complique si souvent la vie avec l’amour, puisque ça a l’air simple comme une leçon d’astronomie.

Enfin, c’est simple… Jusqu’à ce qu’on essaye de leur expliquer qu’il y a plusieurs types d’amour ! C’est là où ça se complique. Parce que, si on est un peu lucides, et qu’on enlève le facteur désir, il n’est pas toujours simple, même pour nous adultes, de faire le distingo dans nos sentiments pour nos amis, nos amants et nos amoureux. Donc parvenir à l’expliquer à nos enfants, ce n’est plus de l’astronomie, c’est de l’astrophysique, avec ses lois d’attraction mutuelle, sa fusion nucléaire et sa physique des trous noirs !

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Alors, est-ce qu’il faut le faire quand même ?

Oui, je pense que c’est nécessaire, au moins pour les rassurer sur la continuité de notre amour. C’est vrai, on ne les aime pas comme on peut aimer papa ou maman, et ça peut être difficile à entendre pour eux la première fois. Mais c’est aussi pour cette même raison que eux, on les aimera toujours. Que si l’amour peut s’arrêter entre deux amoureux, ce n’est pas le cas de l’amour qu’on a pour eux, qu’on leur a fait une promesse à l’aube de leur vie, et qu’on continuera à les aimer quoi qu’il se passe.

Donc oui, on peut, on doit leur parler d’amour romantique. On peut même leur parler d’amour physique, très tôt et de façon très simple. Il n’y a que les parents que ça choque ! Si vous n’avez pas les mots, allez chercher dans les livres, ça ne manque pas. Je me souviens d’un petit album quand j’étais môme, nommé "Et moi d’où je viens ?", avec des dessins de parents qui se font un câlin qui fait comme des chatouilles et qui donne envie d’éternuer à la fin.

En revanche, on n’est pas obligés de les bassiner avec l’amour dans toutes leurs relations. Je ne sais pas vous, mais moi il n’y a rien qui m’agace plus que ces parents qui projettent des schémas amoureux sur les enfants. Dès qu’un petit garçon joue avec une petite fille, il y en toujours un pour leur demander s’ils vont se marier ensemble plus tard. Et dès la cour de maternelle, vous avez des sortes de dilemme type : "non Alice, désolé, je ne peux pas être ton amoureux, je dois déjà me marier avec Azalée". Je me souviens qu’à l’âge de 4 ans, mon fils m’a ainsi appris qu’il était fiancé à son amie Cléa. Cléa qui lui a demandé alors si elle pouvait l’embrasser comme les amoureux. Ce à quoi il a répondu avec prudence : "euh, non, non, on va attendre d’être un peu plus grands". Signe qu’il avait quand même retenu quelque chose de ma leçon sur le consentement…

Ça veut dire qu’il ne faut pas leur parler trop tôt d’amour ?

Non, on peut toujours leur parler du sentiment amoureux. Simplement il n’est pas nécessaire de leur imposer trop tôt nos propres cadres normatifs, nos propres a priori sur l’expression de ce sentiment. D’autant que de ce point de vue, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais nous ne sommes pas toujours d’accord.

Il y a quelques jours, mon fils, grand fan de foot devant l’éternel, qui nous demande pourquoi on ne l’a pas appelé Kylian, se demandait pourquoi on parlait de boycott de la Coupe du monde. Je lui expliquai que le Qatar n’était pas un régime des plus respectables, et qu’il s’en prenait notamment aux étrangers les plus pauvres, aux femmes et aux homosexuels. Et là, il m’a regardé avec des yeux ébahis, en se demandant bien pourquoi on pouvait se mêler de savoir qui avait le droit d’aimer qui.

En le regardant, je me suis dit qu’on avait quand même fait des progrès, que les choses avaient changé en France. Jusqu’à ce que je me souvienne qu’il y a quelques semaines, une amie avait été convoquée par la directrice du centre de loisirs de son fils, en lui disant qu’elle n’allait pas être contente. Pourquoi ? Parce que son fils de 5 ans avait fait un bisou sur la bouche de son copain Rayan. Ah bon, dit mon amie, c’est interdit de se faire des bisous au centre ? Non, non, madame. Alors c’est interdit de se faire des bisous sur la bouche ? Non, non. Alors quel est le problème ? Après un moment d’arrêt, la directrice finit par lui dire : "Non, vous avez raison, il n’y a pas de problème".

Eh bien en entendant son histoire, ce jour-là, je me suis dit que parfois, il ne serait pas absurde que les enfants viennent parfois expliquer l’amour aux adultes