Exclu : Jean-Pierre Thibaudat et les manuscrits "volés" de Céline

Louis-Ferdinand Céline
vidéo
Louis-Ferdinand Céline ©AFP - AFP
Louis-Ferdinand Céline ©AFP - AFP
Louis-Ferdinand Céline ©AFP - AFP
Publicité

Il y a un an, 6 000 feuillets de Louis-Ferdinand Céline réapparaissaient. Des manuscrits inédits, dont "Guerre" et "Londres" (sortie prévue le 13 octobre). Pendant des années, ces textes ont été conservé dans le plus grand secret par le journaliste Jean-Pierre Thibaudat. C'est sa première interview.

Avec

À la Libération, Céline, écrivain collaborateur, s’enfuit en Allemagne. Son appartement passe aux mains des résistants. Disparaissent alors pléthore de manuscrits. Céline, écrivain dépossédé, spolié, dépouillé. Que sont devenus ces milliers de feuillets volés ?

Le Mystère a persisté 70 années, jusqu’à ce qu’un journaliste, éminent critique dramatique, révèle qu’il les détenait en sa possession. Déflagration mondiale. Céline est traduit dans tous les pays. On veut savoir : comment ce trésor littéraire est-il arrivé jusqu’à lui ? Jusqu’à cet été Jean-Pierre Thibaudat s’est tu, invoquant le « secret des sources ». Et puis, au mois d’août, il a tout raconté… sur son blog. Le voici, de vive voix, pour la première fois.

Publicité

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

Après la révélation de la détention des documents (extraits de l'entretien)

Le travail de décryptage de Jean-Pierre Thibaudat

Jean-Pierre Thibaudat raconte ce qu'il a fait sur ces manuscrits : « L’écriture de Céline est très difficile à lire. Il y a beaucoup d’abréviations, la ponctuation est fantaisiste. Il faut vraiment s'y plonger. Avant de s'enfoncer dans les écrits, il y a un moment d'attente. L'écriture de Céline a une respiration très particulière. Il écrit assez vite, et parfois, il raye. C'est un travailleur acharné et dans ces manuscrits, on voit l'homme au travail. »

Les ayants-droits ont porté plainte contre lui

Jean-Pierre Thibaudat explique : « Céline a eu une fille qui a refusé son héritage à cause des dettes. Ses ayants-droits sont donc un avocat, et une ancienne élève du cours de danse de l'épouse de Céline, Lucette Destouches. Ils m’accusent, ainsi que mon avocat, de recel. C’est surréaliste.

La plainte intervient quelques mois après la convocation de ces deux héritiers dans le bureau de Maître Pierrat. Je leur montre la liste des documents. Mais je refuse de leur donner ces papiers. C’est pour cela qu’ils portent plainte. Je leur dis : « Je n'ai aucun droit sur ces manuscrits, mais je pense que compte-tenu de leur intérêt, de l'importance de ces inédits, il faut que ce trésor, pas seulement les manuscrits, mais tout l'ensemble (Les manuscrits de Guerre, la correspondance avec Brasillach, les lettres d'admiratrices énamourés, d'amoureuse aussi…) aille dans un fonds public (BNF, IMEC, Institut des mémoires contemporaines…). Là ils pourraient être accessibles aux chercheurs.

Eux m’accusent de ne pas avoir voulu lâcher les documents pour jouer un rôle de premier ordre. Or c’est faux. Pendant la discussion, Maitre Gibault me dit : c’est extraordinaire, il faut contacter Gallimard, et quelques mois plus tard, c’est la plainte ! »

Une convocation ubuesque à la police

Les policiers ne savaient pas quoi faire avec les papiers… Jean-Pierre Thibaudat raconte : « J'avais tout classé. Ils n'arrivent pas devant un tas informe. Je leur montre : « Ça c'est le manuscrit de Mort à crédit incomplet, ici, ce sont des pages de Guignol’s band, là, ce sont des choses complètement inédites. Ils ne comprennent rien. Ils comptent et trouvent 1957 pages. Ils mettent le tout dans une enveloppe. Le policier signe, je signe, on scelle… Voilà. Et ça dure une heure et demi. » Jean-Pierre Thibaudat a ensuite été blanchi.

Le dossier noir de la caisse trouvée

Cette caisse contient un dossier « juif ». Jean-Pierre Thibaudat s’indigne : « Comme par hasard, ce dossier n'a pas été exposé dans l'exposition Gallimard, qui a eu lieu en marge de la parution de Guerre. Ils ont exposé d'autres éléments de la caisse : des documents, des photos, des lettres… Mais pas de mention de ce dossier alors qu’ils ont mis la médaille militaire de Céline qui n'avait plus le droit de porter puisqu'il avait été condamné à l'indignité nationale. C'est un peu fort de café ! »

Guerre : un manuscrit complet ?

Maître Gibault ne cite pas Jean-Pierre Thibaudat dans la préface de Guerre : « Je trouve cela ridicule, voire risible, et d'une certaine façon, idiot. » Il ne recontextualise pas l'antisémitisme historique de Céline pourtant sans ambages. Par ailleurs, Jean-Pierre Thibaudat est assez critique de ce que donne finalement cette édition : « Ce manuscrit est compliqué. D'ailleurs, on ne sait pas si c'est un texte ou deux. Les éditeurs le présentent comme un manuscrit complet, et ils enlèvent les trois premiers mots du texte ! Comment ose-t-on enlever les propos d'un auteur national comme Céline ? En réalité, le texte commençait par « pas tout à fait ». S'il y avait : « pas tout à fait », c'est qu'il y avait des choses avant. Ils coupent le texte pour faire de Guerre une œuvre à part entière, ce qui n'est pas le cas. C'est de la manipulation éditoriale. »

Il reste des mystères

Alors il reste des manuscrits et des pages manquantes qui ont pu disparaître dans les quelques semaines où l’appartement de Celine a été inoccupé. Jean-Pierre Thibaudat : « On a évoqué la piste d'Oskar Rosembly, un très curieux personnage moitié résistant, moitié collabo. Cet homme a dit qu'il détenait des choses qui avait appartenu à Céline. Sa fille a démenti… Mais peut-être y avait-il quelque chose ? Est-ce planqué quelque part ? Est-ce que ça a été vendu discrètement à un collectionneur ? On ne sait pas tout ça… »

L'équipe