Comment survivre à la honte ?
Comment survivre à la honte ?
Comment survivre à la honte ? ©Getty - Patrick Sheandell O'Carroll
Comment survivre à la honte ? ©Getty - Patrick Sheandell O'Carroll
Comment survivre à la honte ? ©Getty - Patrick Sheandell O'Carroll
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Résumé

On dit souvent que le ridicule ne tue pas, alors que l'on peut mourir de honte. Pourquoi la honte est-elle plus dangereuse et comment faire pour y survivre ?

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"On peut mourir de honte"

Alors peut-être pas au sens propre à chaque fois, bien qu’il y ait des hontes si profondes qu’elles conduisent à une issue tragique, mais la honte peut nous ravager, moralement, socialement et nous donner cette impression de mourir à soi et de mourir aux autres, cette impression de ne plus pouvoir être autrement que honteux puisque l’on se retrouve enfermé dans un regard et dans un jugement qui nous déconsidère. 

Mais cette honte est-elle bien légitime ? 

Tout le problème est là : vous aurez remarqué quand on est seul, et qu’on se met à se nettoyer le nez avec ses doigts, ou quand on déjeune seul et qu’on se met à lécher son assiette pour ne pas perdre une seule goutte de cette sauce délicieuse, ou encore quand déjà très en retard le matin, on se résout à enfiler le caleçon ou la culotte de la veille. Dans tous ces exemples, on ne se fait pas honte à soi-même ! 

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La honte n’existe pas pour elle-même, il n’y a pas, par définition, des actes honteux et d’autres qui ne le sont pas…

La honte naît du regard des autres ? 

Exactement, quand je me cure le nez, il suffit que j’aperçoive quelqu’un en train de me voir me curer le nez, pour que j’éprouve immédiatement de la honte. C’est ce qu’analyse très précisément le philosophe Sartre dans son gros bouquin L’Être et le Néant, lorsqu’il montre que la honte est une reconnaissance. 

À travers le regard de l’autre, je me reconnais en train de jouer avec mes crottes de nez ! Donc l’embarras est double : non seulement je suis surpris par le regard de quelqu’un d’autre alors que je me croyais seul, mais en plus, je me vois être vu, je me vois, moi un sujet, être vu comme un objet par un autre sujet, me voilà prisonnier alors de ce que l’autre a vu de moi : un adulte qui met ses doigts dans son nez. 

Et c’est cela qui est insupportable : le geste que je viens de faire, parce qu’il a été surpris par quelqu’un qui n’était pas censé le voir, colle désormais à ce que je suis. 

Le regard devient jugement et me voilà transformé en objet, limité dans mes possibilités d’être autrement que comme j’ai été vu.

Je suis désormais, "Thibaut-qui-se-met-les-doigts-dans-le-nez"… Si l’on suit donc cette analyse de Sartre, la honte que je ressens exprime le malaise de se voir apparaître comme une chose déterminée, alors que l’on a conscience de soi comme un sujet libre…

Et quand cette honte est sociale

C’est-à-dire qu’elle est le résultat du regard de toute une société sur un de nos comportements, sur un de nos goûts ou sur un de nos désirs, alors on peut vraiment se sentir mourir de honte. Parce qu’on ne voit plus de possibilité d’être autrement. Alors comment survivre à cette honte ? Comment dépasser ces étiquettes réductrices qui nous enferment dans un seul trait de notre être ? 

Il s’agit, me semble-t-il, d’inverser le processus. De transformer l’objet que nous sommes devenus sous le regard des autres en un sujet fier d’être ceci mais aussi tellement d’autres cela… La manière, par exemple, dont les communautés homosexuelles ont fait de la fierté un remède à la honte dans laquelle une société les enfermait est assez inspirante. La fierté est précisément le processus par lequel on redevient un sujet qui exprime sa liberté de choisir ce qu’il est. En récupérant le regard de l’autre, pour l’assumer ou le détourner, on le vide de son pouvoir de nuisance, on le dédramatise, on l’annule finalement. 

Il m’arrive effectivement, à quarante ans passés, de mettre mes doigts dans mon nez ou de lécher mon assiette quand je suis seul, et alors ? Je n’ai pas à en être honteux ou fier, mais en revanche, de vous le dire dans ce micro, ça vous empêche de me coller la honte et ça ne m’empêchera pas d’être fier de moi  ! 

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Thibault de Saint-Maurice
Thibault de Saint-Maurice