Dire ou ne pas dire que l'on est enceinte : entre tabou, inégalité et injonction au silence ©Getty - Paul Bradbury
Dire ou ne pas dire que l'on est enceinte : entre tabou, inégalité et injonction au silence ©Getty - Paul Bradbury
Dire ou ne pas dire que l'on est enceinte : entre tabou, inégalité et injonction au silence ©Getty - Paul Bradbury
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Résumé

Pourquoi le premier trimestre de grossesse est-il passé sous silence ? C'est la question que pose le livre de Judith Aquien "Trois mois sous silence" qui vient de sortir aux éditions Payot, et qui permet à la maternité de revenir dans le combat féministe.

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Le tabou du premier trimestre de grossesse

Puisque nous évoquons ce matin, avec nostalgie et délectation, la cuisine de nos mères, je voulais remonter un peu en amont, avant que nos mères ne se mettent à cuisiner pour nous, et évoquer cette fois ce moment de bascule où elles apprennent justement qu’elles vont devenir mères

Pendant ces premiers mois de grossesse, elles ne cuisinent pas encore, mais elles nous nourrissent déjà, en même temps qu’elles se découvrent enceintes… mais aussi très fatiguées, nauséeuses, déjà inquiètes quant à la bonne santé du bébé à venir mais surtout invitées à garder le silence pendant les trois fameux premiers mois. 

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Le premier trimestre de grossesse est à la fois le temps du miracle et de l’enfer comme le décrit Judith Aquien dans un livre nécessaire intitulé Trois mois sous silence. Miracle d’un désir qui s’accomplit, d’une vie nouvelle qui commence, mais enfer d’un corps qui se transforme, d’une angoisse de la fausse couche et d’une injonction au silence. Au début on n’en parle pas. On garde ça pour soi, pour nous, jusqu’à ce sésame des trois mois à partir duquel on pourra enfin l’annoncer. 

Alors certes du point de vue de l’espèce humaine, il n’y a rien de plus banal qu’une grossesse, il y en a des millions tous les jours. Mais du point de vue de l’individu, une grossesse est toujours un évènement singulier et il paraît plus que légitime de vouloir en parler. 

Comment expliquer cette injonction au silence ? 

Ni plus, ni moins que comme un nouvel avatar de l’inégalité entre les hommes et les femmes

Comme le montre bien Judith Aquien dans son livre, c’est au moment où les femmes ont un grand besoin d’exprimer la transformation qu’elles vivent, qu’elles sont invitées à attendre et à prendre sur elles. Attendre que le risque de fausse couche diminue, attendre que le bébé soit en bonne santé, attendre que le ventre s’arrondisse et que ça puisse se voir, s’attester, se prouver. Attendre qu’elles puissent être enfin considérées comme des mères et que donc la société des hommes puissent les protéger comme telles.  

Ce tabou du premier trimestre de grossesse est un exemple supplémentaire de la moindre expressivité dont sont victimes les femmes. Ce n’est même pas que leurs voix comptent moins, c’est qu’elles sont invitées à se taire, ou alors à n’en parler qu’entre elles. Rompre le silence à propos de la grossesse, c’est aujourd’hui une autre façon de prolonger le combat féministe. Mais ça, ça n’était pas évident. 

Dans la préface du livre, la professeure de sciences politiques Camille Froidevaux-Mettrie montre comment cette expressivité à propos du début de la grossesse doit permettre aux femmes qui le souhaitent de se réapproprier leurs corps

Pendant longtemps, le combat féministe a eu comme effet de faire disparaître le corps des femmes. Pour plaider l’égalité, il fallait gommer les différences, en montrant que ces différences n’empêchaient pas les femmes d’être aussi valables que les hommes. Si le corps des femmes leur appartient, il leur appartient aussi quand il attend un enfant. La grossesse et la maternité ne sont pas des trahisons à la cause féministe, mais des occasions supplémentaires d’expression, de revendication et de reconnaissance. 

Au fond, le problème ici est moral et politique : la justice d’une société ne tient pas seulement à la justice de ses lois et de ses institutions. Elle a besoin aussi que nous soyons capables de prêter attention à toutes les voix et à prendre soin de leurs expressions. C’est un travail infini, pour ceux qui s’expriment comme pour ceux qui écoutent. Mais c’est un perfectionnement salutaire : parce qu’il n’y a rien de plus précieux que de pouvoir se confier en ayant la certitude d’être écouté, considéré et finalement reconnu. 

📖  CONSEIL LECTURE -  Trois mois sous silence de Judith Aquien (Éditions Payot)

Références

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Thibault de Saint-Maurice
Thibault de Saint-Maurice