Image d'illustration (© Natalia Kostikova / EyeEm)
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Thibaut de Saint Maurice questionne l'injonction au rangement qui pèse sur nos espaces de vies…

L'injonction au rangement pèse sur notre vie toute entière ! Depuis le "range ta chambre" des parents à leurs enfants, jusqu’à une grande marque de mobilier suédois qui nous commandait il n’y a pas si longtemps de ranger en passant par tout un tas de livre, d’articles dans les magazines et même de série sur Netflix, le rangement est presque devenu une nouvelle religion avec ses rites, ses commandements et sa papesse, Marie Kondo, promettant à ses fidèles une vie meilleure pleine de joie et d’efficacité.

3 min

Ranger c’est mettre de l’ordre, assigner chez soi, dans chaque pièce et par extension dans chaque moment de sa vie, une place à chaque chose. On en profite au passage pour se débarrasser de ce qui semble inutile et pour faire un peu de ménage. Parce que la distinction entre l’ordre et le désordre recouvre en fait tout un ensemble de distinction de valeur entre le propre et le sale, l’utile et le superflu, le bon et le mauvais : c’est toute une vision du monde qui s’exprime dans ce désir d’ordre.

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Ali : "mais c’est tout de même plus agréable de vivre dans l’ordre d’une maison bien rangée…"

Oui je sais que vous aimez cela Ali et qu’il y a même une petite Monica Geller qui sommeille en vous, ce personnage de la série Friends, maniaque du ménage et de l’ordre… Le paradoxe, c’est que l’ordre que nous imposons en rangeant vient toujours déranger la disposition spontané des choses. Et en même temps le désordre des uns est aussi l’ordre des autres. Quand je demande à mon fils aîné de ranger sa chambre parce qu’on ne s’y retrouve plus, il me répond lui qu’il sait très bien où se trouve chaque chose. L’ordre que nous mettons dans nos affaires, dans nos intérieurs et dans toute notre vie est le geste fondamental par lequel nous nous approprions les choses et l’espace que nous habitons.

C’est une façon de discipliner nos intérieurs mais comme le montre le philosophe Michel Foucault en réfléchissant sur ce concept de discipline, c’est entrer dans des jeux de pouvoir : c’est à la fois exercer un pouvoir sur notre environnement et à la fois se soumettre à une injonction sociale voire politique d’ordre. Cette tension se traduit aussi psychologiquement, le rangement rassure parce qu’il met de l’ordre dans le quotidien de nos existences qui par ailleurs sont soumises à de grands dérangements affectifs, sociaux et désormais écologiques. Mais le rangement stresse aussi parce qu’il pèse comme la mobilisation permanente d’un devoir supplémentaire. Sans parler de la culpabilité à laisser traîner des vêtements sur le lit, des papiers sur le bureau ou la vaisselle du soir dans l’évier de la cuisine.

Au fond, de ce point de vue, notre vie est une négociation permanente entre le plaisir du rangement et la joie du bordel. Plus que de devoir ranger, nous cherchons toutes et tous je crois à composer un ordre des choses qui nous ressemble et qui nous permette d’exprimer le style de notre identité. Pour qu’à force de ranger nous ne finissions pas nous-mêmes dans un tiroir. Comme le remarquait le philosophie américain Emerson : "Rester soi-même dans un monde qui tente constamment de te changer, c’est le plus grand accomplissement." À nous donc de résister à cette tyrannie douce du rangement en imposant aux choses qui nous entourent un ordre qui soit résolument le nôtre.

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