Grégoire Borst et Charles Pépin
Grégoire Borst et Charles Pépin ©Radio France - Fabrice Rivaud
Grégoire Borst et Charles Pépin ©Radio France - Fabrice Rivaud
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Grégoire Borst est spécialiste de psychologie du développement et des fonctionnements du cerveau. Il travaille sur les neurosciences cognitives de l’éducation à l’Université de Paris et nous explique comment mieux apprendre à penser contre soi-même et résister face à nos raisonnements trop hâtifs.

L'avant propos de Charles Pépin

Je voudrais vous raconter l’histoire de la pensée, ou plutôt, l’histoire d’un homme, et même d’un philosophe, d’un philosophe grec. Ce philosophe sous le soleil duquel nous passons notre été à philosopher et à rencontrer sur notre chemin les invités les plus singuliers, les plus surprenants. Platon, donc, vous l’avez reconnu. Penser, pour Platon, c’est penser contre soi-même, apprendre à se méfier comme de la peste de ces opinions premières qui nous collent à la peau. "L’opinion est du genre du cri, écrit Platon dans "Le Philèbe". Penser, c’est arrêter de crier, parvenir à se décoller de son opinion première, à envisager le monde avec distance, en étant capable, en effet, de « penser contre soi". Voilà le combat de Platon, qui fut bien sûr avant tout celui de son maître Socrate.

L’ironie socratique, c’était cela aussi, l’apprentissage d’une belle distance, ne pas céder à l’immédiateté gluante de son opinion. "L’opinion est du genre de cri", mais quelle belle phrase. Oui, penser est bien une invitation à cesser de crier. Mais que d’obstacles Platon rencontre-t-il sur son chemin. On lui objecte que c’est bon d’avoir son opinion, qu’il faut avoir la fierté de l’assumer, de s’assumer pourquoi pas, on lui objecte qu’on l’a vu sur internet, que c’est sûr, plein de gens le disent sur internet, notre opinion est bonne, c’est la vérité, on lui objecte qu’on a des convictions, nous, et même des passions, des certitudes, que tout cela est bien excitant que cette « prise de distance avec soi".

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Sous le soleil de Platon
52 min

Au fond, on lui objecte depuis des siècles, voire des millénaires, et ça fait un peu long puisque Platon, comme tous les grands philosophes, ne meurt pas, il doit assumer sa philosophie pour les siècles des siècles, bref depuis des siècles on lui objecte que c’est bon de crier. Alors il est un peu fatigué, Platon, il n’en peut plus de toutes ces résistances. Et puis un jour, quelque chose change. A la fin du XX° siècle, au début du XXI° siècle, des psychologues, chercheurs en neurosciences, vont faire une découverte qui va être pour Platon d’un grand secours. Nous disposons, à l’avant du cerveau, d’un outil idéal pour apprendre à penser contre soi : le cortex préfrontal. C’est lui qui nous permet de résister à la force de nos préjugés, opinons immédiates, pulsions grégaires, pseudo-certitudes, et autre fake news ou emballements complotistes etc. Cette résistance, qui ressemble comme deux goûtes d’eau à la pensée critique que Platon appelait de ses vœux, les psychologues la nomment inhibition, et même : inhibition positive. Apprendre à penser, développer son intelligence, nous demanderait de savoir inhiber toutes ces choses qui viennent tout de suite - émotions premières, réactions premières, idées premières… Il a envie de pleurer, Platon, de les prendre dans ces bras, il se sent moins seul désormais.

Pour comprendre ce que c’est qu’apprendre à penser, de ce besoin d’une inhibition positive pour développer notre cerveau, voici l’un de ceux que Platon a pris dans ses bras en décidant de l’inviter sous le soleil de son émission, Grégoire Borst, professeur de psychologie du développement et de neurosciences cognitives de l’éducation, directeur du laboratoire de 'Psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant', auteur d'un ouvrage à destination des professeurs : "Enseigner aux élèves. Comment apprendre ? (Nathan, mai 2022) où il s'agit d'apprendre aux élèves à se familiariser avec cet esprit critique et cet état de résistance cognitive, d'entendement personnel pour, à fortiori, mieux repenser les rapports sociaux. Adopter une attitude de résistance par rapport à ce qui nous vient spontanément à l'esprit aussi bien par rapport à des idées, des opinions, des émotions. La philosophie appelle le sens critique, à la résistance aux intuitions premières, à la régulation émotionnelle.

Apprendre à penser par l'inhibition positive

Une capacité centrale pour bien penser, pour se rendre compte de nos comportements. L'émergence de la pensée est quelque chose d'extrêmement complexe et ce principe de l'inhibition c'est en quelques sorte faire l'apprentissage de la remise en question de ses propres raisonnements. Le spécialiste explique qu'il s'agit de cultiver "un petit signal stop dans un certain nombre de contextes, où on prend très souvent, sans s'en rendre compte, des mauvaises décisions. C'est un moyen de ne pas se laisser surpasser par nos automatismes de pensée qui, dans un certain nombre de cas, nous amènent à nous tromper de façon systématique. D'où l'idée d'utiliser cette inhibition, ce signal stop auto-réflexif pour résister à la chose qui vient le plus spontanément sans répondre à son opinion, son émotion, son raisonnement immédiats".

C'est le prérequis des conseils à bien avoir dans sa boite à outil pour apprendre à résister à des choses premières qui surviennent et sont potentiellement fausses. Du moins, il faut en avoir conscience pour comprendre que, dans un certain nombre de situations, il faut faire un pas de côté, engager sa réflexion et penser contre ses propres automatismes de pensée (ou biais cognitifs trompeurs) pour laisser place à un raisonnement réfléchi.

Après l'inhibition par rapport à des réflexes de pensée dont la remise en question peut être salutaire par rapport à des fake news, l'inhibition s'entend aussi par rapport à des émotions. L'inhibition s'inscrit aussi au cœur de notre capacité de régulation émotionnelle. Grégoire Borst raconte qu'il faut pour cela "inhiber son point de vue égocentré sur le monde, parce que pouvoir comprendre ce qui fait que vous êtes triste ou heureux, ne s'affranchit pas de l'empathie. Il faut apprendre à se mettre à la place de l'autre, inhiber son obsession du moi, avoir cette capacité de se décentrer de soi-même pour pouvoir prendre la perspective de l'autre".

Commencer à cultiver l'esprit critique à l'école

L'enfant est très souvent autocentré, et transmettre l'inhibition positive à l'école constitue, pour le neuroscientifique, un vrai enjeu en ce qu'il pourrait être "un vrai levier potentiel de réduction des inégalités éducatives. Si l'école, c'est bien le vecteur de réduction des inégalités sociales, on devrait pouvoir se dire qu'avant d'apprendre à l'enfant les apprentissages scolaires fondamentaux (lecture, maths…), peut-être qu'il faudrait commencer par une étape préalable qui consisterait à leur transmettre de façon très explicite l'ensemble des compétences pour apprendre l'esprit critique".

Notre plasticité cérébrale : saisissons-là !

Notre cerveau a une propriété absolument extraordinaire. Il peut, à tous les âges de la vie, se reconfigurer, créer de nouvelles connexions entre les neurones pour progresser, et apprendre de nouvelles choses, d'acquérir de nouvelles compétences à tous les âges de la vie. Une plasticité qui n'est pas sans être en lien avec cette inhibition positive qui se trouve systématiquement à notre portée pour renouveler sa propre pensée.

L'attention, fondamentale pour le développement de la pensée

C'est notre projecteur, la capacité à retenir l'ensemble des informations les plus pertinentes. C'est, d'après le chercheur, "notre capacité à rester concentré, fondamentale pour la compréhension et pour la mémorisation. C'est un préalable pour la réflexion, la disposition psychologique à pouvoir être concentré sur un élément pertinent que j'essaie de traiter".

Pas d'auto-réflexion et de progrès sans erreurs

C'est d'après Grégoire Borst, la condition même de l'apprentissage puisqu'à mesure que nous rentrons dans des apprentissages plus scolaires, à un moment donné le système scolaire est ainsi fait que l'erreur n'est plus une source positive de l'apprentissage alors qu'elle devrait l'être. Elle devrait être salvatrice : "On est dans un système dans lequel on passe notre temps à considérer l'erreur comme quelque chose de négatif, alors même qu'elle est la condition même de l'apprentissage. Tout l'enjeu, c'est de savoir comment on converti l'erreur comme un vecteur et un levier de l'apprentissage pour pouvoir considérer son manque de pensée contre soi-même, son manque d'inhibition".

Il faut s'exposer face à ses erreurs pour progresser dans son auto-réflexion et ne plus culpabiliser lorsqu'il s'agit de changer de stratégie : "La condition même de l'intelligence, c'est de faire des erreurs, d'être en mesure d'apprendre de ses erreurs, pour se dépasser et développer ses compétences".

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