Cathy Verney et Charles Pépin ©Radio France - Fabrice Rivaud
Cathy Verney et Charles Pépin ©Radio France - Fabrice Rivaud
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Résumé

Cathy Verney a créé en 2008 la série "Hard", une comédie sur le milieu du porno. Entre 2014 et 2016, elle écrit et réalise plusieurs épisodes de "Fais pas ci, Fais pas ça", avant de réaliser "Vernon Subutex" en 2019. Elle nous aide à mieux comprendre la mécanique philosophique des séries TV.

avec :

Cathy Verney (Actrice, réalisatrice, scénariste.).

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L'avant propos de Charles Pépin

Je voudrais vous raconter l’histoire d’un questionnement philosophique, ou plutôt, l’histoire d’un jeune garçon. 17 ans, en classe de terminale, et il désespère ses parents. "Sérieux, tu veux pas prendre un livre de temps en temps au lieu de mater des séries toute la nuit avachi sur ton lit ? Et puis cette année, au lycée, c’est pas l’année de la philo ? C’est bizarre, il n'y a pas un livre de philo dans ta chambre, même pas un manuel, rien, et puis ta prof ne t’en parles jamais, elle existe au moins celle-là ?" À cette question, notre jeune homme lève un sourcil : est-ce qu’elle existe, sa prof ? Bonne question, se dit-il, en replongeant dans sa série.

Alors voilà, c’est l’histoire d’un malentendu, car la série qu’il mate, sur Canal, c’est de la pure philosophie. Une femme découvre son vrai visage, découvre ce moi recouvert par le moi social, la série porte sur le conflit entre le moi intime et le moi social. En plus c’est drôle. Une femme très bourgeoise catho, très serre tête et colliers de perle, découvre à la mort de son mari que l’entreprise qu’il dirigeait était en fait une boite de production de films pornos. Au début horrifiée, elle va reprendre la boite de son mari par sens du devoir, pour préserver le niveau de vie de ses enfants, et finir par tomber amoureuse d’un hardeur au grand cœur.

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Derrière le comique de situation, les questions les plus philosophiques sont posées :

- Comment réussir à tomber le masque social ?

- L’expérience de l’amour n’est-elle pas toujours celle d’un déplacement, d’un décentrement ?

- N’est-ce pas précisément quand les choses ne se passent pas comme prévu que la vie s’offre à nous dans sa plus pure nudité ?

Toutes ces questions, il se les pose, allongé sur son lit : elles le tiennent éveillé parce que ce sont de vraies questions. La question du 'moi social' et du moi intime, il pourrait la trouver dans les Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau ou dans Loin de moi de Clément Rosset. La question de l’amour et du décentrement, il pourrait la trouver dans Le jeu de l’amour et du hasard de Marivaux ou dans l’Eloge de l’amour d’Alain Badiou. Mais il les trouve dans cette série sur Canal, il les trouve dans Hard et pas qu’un peu : elles sont là, posées, exposées, mises en scène, rendues sensibles.

- Et si c’était la force d’une série, peut-être plus encore que celle d’un film, était de réussir à poser une vraie question de philosophie ?

On en parle avec Cathy Vernet, réalisatrice et scénariste de séries et auteure et réalisatrice de Hard mais également de Vernon Subutex, adapté du roman de Virginie Despentes, des épisodes de Fais pas ci fais pas ça et bien d’autres choses encore. Elle nous aide à comprendre le secret de l’efficacité de séries comme The Crown, Sopranos, Mad Men ou Breaking Bad, et à répondre à cette belle question : comment ça marche, une série qui marche ? Les séries ont-elles une fonction éthique ? Qu'est-ce qu'elles racontent de nous ? En quoi montrent-elles que nous sommes en conflit permanent et nous invitent à réfléchir sur ce qui nous ennuie ?

Les séries peuvent vraiment nous rendre meilleurs. Essayons de mieux en comprendre la mécanique éthique.

Les séries plus philosophiques que les films ?

La réalisatrice commence par bien dissocier la mécanique d'une série et celle d'un film, qui sont profondément différentes au final. Il y a bien une différence dans la façon de penser la dramaturgie : "Dans une série, si l'auteur pose une question plus existentielle, plus philosophique, appelle un débat, à la fin il y a l'acceptation qu'il n'y a pas de réponse possible. Là où, dans un film, l'auteur pose une question, mais son personnage approche une réponse".

Trois types de séries

Afin de mieux saisir le message existentiel qui s'inscrit au cœur de chaque série, Cathy Vernet rappelle les trois concepts de séries qui existents :

Character driven

La série axe son intrigue sur un seule et même personnage tourmenté, clivé en deux. La scénariste raconte qu'il s'agit d'un type de série où "la dramaturgie se situe au sein d'un seul et même individu". Par exemple, Tony "Soprano", dans la série qui porte son nom, le personnage est clivé entre sa position de chef de la mafia et de chef de famille. Il est confronté à deux identités. C'est un travail philosophique qu'il réalise sur lui-même sans que jamais il n'y arrive. La série se termine sur l'acceptation qu'il n'arrivera pas à trouver cet équilibre.

La série "Madmen" interroge aussi le désir d'un personnage clivé entre son désir profond et son moi social. Il est d'un côté un chef, un créatif de la publicité dans les années 1960 à New York. Et de l'autre côté, il est Don Draper, qui poursuit un désir qu'il ne comprend pas, il trompe sa femme, et cherche la subversion. Une série qui se demande si le désir est manque ou plénitude.

Dans "Breaking bad", on suit un professeur de chimie en pleine désillusion après avoir appris qu'il est malade d'un cancer. Comme il est chimiste, il découvre qu'il a les moyens de produire de la drogue, qu'il vend bientôt à des gros caïds en face desquels il se découvre un autre lui.

Arena driven

Cette fois, le problème n'est pas l'individu, mais la société, la communauté, comme dans "Game of Thrones". Chacun a ses raisons de se battre mais on essaye de faire comprendre que la seule solution est de combattre le vrai mal (les marcheurs blancs) en faisant en sorte que tous les clans discutent et s'entendent à minima les uns avec les autres. "C'est un champ de bataille, c'est la métaphore de la politique. Soit on s'entend entre nous, soit en meurt. C'est une série qui est très divertissante et qui s'autorise à tuer des héros pour servir le message central de la série. On change de point de vue en permanence".

Catalog driven

Le problème, cette fois, c'est l'humanité : "la série qui se rapproche le plus de la philosophie puisqu'on vit une expérience philosophique universelle, qui nous met toutes et tous en interaction". Par exemple "The Leftovers" où on supprime 2 % de l'humanité sans raison. La série invite à se demander comment l'homme va se reconstruire avec cette épreuve. Il s'agit de confronter l'humanité à un mal d'ensemble.

Références

L'équipe

Charles Pépin
Production
Alicia Vullo
Réalisation
Fabrice Rivaud
Collaboration
François Audoin
Réalisation
Valentine Chédebois
Programmation musicale
Véra Lou Derid
Collaboration