L'historienne Arlette Farge a consacré sa carrière à éplucher les archives judiciaires du XVIIIe siècle entreposées aux Archives nationales, à Paris
L'historienne Arlette Farge a consacré sa carrière à éplucher les archives judiciaires du XVIIIe siècle entreposées aux Archives nationales, à Paris
L'historienne Arlette Farge a consacré sa carrière à éplucher les archives judiciaires du XVIIIe siècle entreposées aux Archives nationales, à Paris ©Getty - Jean-Marc Loubat / Gamma-Rapho
L'historienne Arlette Farge a consacré sa carrière à éplucher les archives judiciaires du XVIIIe siècle entreposées aux Archives nationales, à Paris ©Getty - Jean-Marc Loubat / Gamma-Rapho
L'historienne Arlette Farge a consacré sa carrière à éplucher les archives judiciaires du XVIIIe siècle entreposées aux Archives nationales, à Paris ©Getty - Jean-Marc Loubat / Gamma-Rapho
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Résumé

Spécialiste du XVIIIe siècle, Arlette Farge ne s'est toutefois pas intéressée à la Révolution. Elle a consacré toute sa carrière à éplucher les archives judiciaires du siècle des Lumières pour rendre hommage aux "gens de peu", aux incidents mineurs, à la vie du "peuple", à celles et ceux qui n'ont jamais rien écrit.

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Arlette Farge (historienne spécialiste du 18e siècle, directrice de recherches en histoire au CNRS).

En savoir plus

Arlette Farge est historienne. Elle est l'autrice de très nombreux ouvrages dont la lecture donne à voir et à entendre la face cachée du XVIIIe siècle. Son travail, depuis le début des années 1970, a donné voix, donné corps à des personnes qui n’étaient pas, jusque-là, sujets de l’Histoire. La carrière d'Arlette Farge s'intéresse aux vies oubliées, aux "faibles intensités" ; ce qui ne se perçoit pas immédiatement et ne fait pas les grands évènements. Arlette Farge a le goût du minuscule, du non remarquable. Dans son dernier livre, Vies oubliées - Au cœur du XVIIIe siècle (La Découverte, 2019), comme dans les précédents, elle donne ainsi à voir l’envers du siècle des Lumières. Selon elle, les Lumières ont apporté le progrès, sans comprendre ce qu’ont été la misère et les inégalités. Quelques semaines après la parution aux éditions de l'EHESS d'un livre d'entretiens intitulé Instants de vie, Arlette Farge a accepté de se raconter au micro de Zoé Varier et de rendre hommage à ce "petit peuple" du XVIIIe siècle qui ont constitué, selon ses termes et ceux de la chanteuse Barbara, l'une de ses plus belles histoires d'amour.

L'une de mes plus belles histoires d'amour, c'est sûrement d'être entrée dans les Archives et d'avoir rencontré tous ces gens [...] que j'ai voulu non seulement connaître, mais que j'ai voulu transmettre. Je pourrais dire : "ma plus belle histoire d'amour, c'est eux".

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Le premier émoi

Arlette Farge a choisi comme « journée particulière », le jour de l'année 1970 (elle ne saurait être plus précise) au cours duquel son directeur de thèse, le professeur Robert Mandrou, l'a accompagnée pour la première fois aux Archives nationales, à Paris, où sont entreposées les archives judiciaires du XVIIIe siècle qui constitueront, elle ne le savait pas encore, son matériau de travail pour les cinquante années à venir.

Et pour cause : à cette époque un·e habitant·e de Paris sur trois avait affaire à la police, le système de surveillance et de contrôle de la population était particulièrement présent. Ces "vies oubliées" étaient en l'occurrence des vies laminées par les systèmes politique, policier et judiciaire. Ces archives présentent ainsi l'avantage de donner l'accès à la vie de celles et ceux qui ne savaient pas écrire, qui n’avaient ainsi pas pu, sans l'intervention de la police, laisser de trace écrite de leur existence.

Ce jour de 1970, Arlette Farge a tout de suite été saisie par l’émotion à la lecture de ces archives. Transportée. C'était comme si elle les entendait parler. Elle a eu l'impression de les voir vivre de ses yeux et elle s'est prise à rêver qu'elle pourrait toucher du doigt ces visages écrits et sentir le cœur et le corps derrière les descriptions.

Je l'ai senti tout de suite. J'ai vu que ces archives n'avaient jamais été ouvertes. Elles disent tant de choses sur les vies minuscules, sur les événements qui se passent jour après jour. Et le rapport avec le matériau, avec le papier, le grain de papier, son odeur, est particulièrement fort. La première fois, ça a été une secousse très grande.

Michel Foucault et Simone de Beauvoir

On a beaucoup dit à Arlette Farge qu'elle "était dans l’émotion", dans le sensible, alors que l’historien·ne se devait de rester dans l’objectivité historique. Elle avoue n'avoir jamais compris où se trouvait cette objectivité, ni jamais su si elle existait vraiment. Une rencontre l'a toutefois déculpabilisée du rapport qu'elle entretenait avec son sujet, c’est la rencontre avec Michel Foucault. Le philosophe avait lu sa thèse consacrée au vol des aliments au XVIIIe siècle et lui a proposé, à son grand étonnement, de travailler avec lui sur les lettres de cachet et plus particulièrement les demandes d’enfermement des familles

Ce jour-là, je me suis sentie complètement libérée. Finalement, je revendique l'émotion. J'ai coutume de dire que l'on a tort de séparer l'émotion de l'intelligence. Pour moi, l'émotion est une stupeur de l'intelligence. Il n'y a pas à minorer cet aspect-là du travail que fait un·e historien·ne.

Ayant supervisé la partie consacrée au XVIIIe siècle de l'Histoire des femmes en Occident, en cinq volumes, dirigée par Michelle Perrot et Georges Duby, Arlette Farge est connue pour son engagement féministe. Elle n'a toutefois jamais écrit d'ouvrage exclusivement sur les femmes. Elle n'a pas voulu, par exemple, s'atteler à l’histoire des fileuses, puis à celle des blanchisseuses, etc.

Ce qui m'intéressait dans le féminisme, c'était de savoir comment on allait résoudre ce problème de la relation entre hommes et femmes. Dans mes travaux particuliers, j'ai toujours voulu prendre un objet qui permettrait que la relation hommes-femmes se mette en selle.

Activiste au MLF, Arlette Farge pouvait parfois être en décalage avec les autres militantes. En 1970, par exemple, elle écrit un article dans Les Temps modernes sur les articulations possibles entre féminisme et maternité. Elle raconte que c'est à la suite de cette publication que Simone de Beauvoir avait souhaité la rencontrer. Contre toute attente, Beauvoir avait eu une véritable compréhension de son désir de vivre à la fois la maternité et le féminisme.

C'est très particulier parce que moi, j'arrive, je suis enceinte. Elle m'invite chez elle [...] et je me trouve devant une Simone de Beauvoir, je n'ai pas compris ce qu'il était arrivé, adorable, très gentille, m'expliquant que j'avais vraiment raison. [...] Elle avait une espèce de douceur et de présence étonnante.

Références et bibliographie sélective

À réécouter : Arlette Farge se souvient
33 min

Pour aller plus loin

Frédéric Biamonti a consacré un documentaire à Arlette Farge, intitulé Arlette Farge, l'échappée belle. Il est disponible en DVD sur le site de Sancho & Cie ou en vidéo à la demande sur la plate-forme Vimeo.

La programmation musicale du jour

  • The Beatles, "Across the Universe", 1970
  • Barbara, "Ma plus belle histoire d'amour", 1967
  • Raphaël & Pomme, "Le Train du soir", 2021 [Dans la playlist de France Inter]
  • Et un extrait de : Joe Dassin, "L'Amérique", 1970

Le générique de l'émission

Isabelle Pierre, "Le temps est bon" (1971), remixé par Degiheugi, 2012