Une mère avec son enfant
Une mère avec son enfant ©Getty - JGI/Jamie Grill
Une mère avec son enfant ©Getty - JGI/Jamie Grill
Une mère avec son enfant ©Getty - JGI/Jamie Grill
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Astrid Hurault de Ligny publie "Le regret maternel" (Ed Larousse ). Elle y raconte la tourmente dans laquelle elle s'est trouvée embarquée à l'arrivée de son enfant.

"Elle était sage, comme une image. La maîtresse donnait des bons points, le curé disait : « c’est très bien ». La jupe n’était jamais froissée, les couettes toujours bien attachées, et dans les mains une poupée. Quand est-ce qu’on lui avait donnée ? Elle ne sait plus, dès qu’elle a pu, la tenir et puis la soigner, la chérir, encore la bercer.

Petite fille sage comme une image, tu tiens ce corps inanimé, entre tes bras, vois son visage, il ne bouge pas, il est muet, mais tu le reçois, ce message : fille tu es, mère tu seras, qu’est-ce que tu veux, oui, c‘est comme ça, ta mère, ta grand mère, avant toi, s’y sont pliées, n’ont pas moufté, alors toi non plus, tu bronches pas. Tu files doux, tu marches droit, fille tu es, mère tu deviens, tu fais collec de tes bons points, tu veux qu’on te dise : « c’est très bien ».

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Alors t’encaisses, alors t’endures, ces pleurs, ces nuits, cette torture, une aiguille qu’on t’enfonce dans le sein, dès qu’il tète ce petit coquin. Il te fait mal, il te fait peur, tu le connais pas, cet être humain qu’on est v’nu coller sur ton sein. Tu le connais pas, mais tu le sais : ce truc là c’était pas pour toi. Pas le bébé, encore, ça va : chair de ta chair, tu vas l’aimer. C’est juste que t’aurais préféré, pas être sa mère, ou pas tout le temps. Pour un mois, voire pour instant, et puis reprendre ta vie d’avant. Ici, t’étouffes, tu manques d’air, tu l’ sais : pas de retour en arrière. Petite fille sage comme une image, tu aimerais arracher cette page, de ta vie, et recommencer, dire au curé, « très peu pour moi », à la maîtresse « non, je veux pas ». Ca y est l’enfant s’est endormi. Enfin le silence, de la nuit.

Enfin toute seule, cachée, au lit, elle peut se dire, tout bas, tout petit, bouche enfoncée dans l’oreiller, avec elle même en tête à tête, elle peut se dire, oui, qu’elle regrette."

Dans " Le regret maternel", Astrid Hurault de Ligny écrit : "Je ne crois pas avoir été pleinement heureuse, encore moins depuis que je suis mère. J'aime mon enfant plus que tout au monde, mais il n'est pas question d'amour ici, c'est ce rôle de mère que je regrette. Avec toutes les connaissances que j'ai aujourd'hui sur la maternité, si je pouvais remonter dans le temps, je choisirais de ne pas avoir d'enfant."

Fille tu es. Mère tu seras

À la naissance de son fils, Astrid Hurault ne comprend pas ce qu'il se passe. Elle se sent en complet décalage par rapport à ce qu'elle avait imaginé. Le sentiment qui l'envahit, c'est le regret. Elle va alors tenter de comprendre cette violence et, finalement, de mettre les mots. L'écriture sera libératrice, voire même thérapeutique : "La maternité est tellement sacralisée aujourd'hui que c'est très compliqué, pas tant de le dire, mais que les gens l'entendent. Pour eux, c'est impensable, parce que la maternité, c'est que du bonheur de toute façon."

Ce livre a été un chemin pour Astrid Hurault. Le sien, mais aussi le nôtre, celui d'un rapport à la maternité qui est en train, doucement, douloureusement, parfois, de changer : "L'écriture du livre, il y a eu des moments où c'était difficile. En parler à ma famille aussi en parle à mon père. Je me regarde aujourd'hui et je me dis que je suis plus forte qu'il y a deux ans, j'ai l'air vraiment plus forte qu'il y a deux ans. Plus de confiance, plus d'assurance. C'est très important quand on parle de sujets aussi tabous et surtout à visage découvert."

L'enfant "trop"

L'histoire d'Astrid Hurault commence le 8 janvier 1986, à la maternité de Caen. Elle a un frère, elle aura bientôt une sœur. Sa mère accouche sous acupuncture, sans péridurale. "Tu es sortie comme un boulet de canon" lui racontera-t-elle. Astrid se souvient d'une mère qui aimait recevoir. Dans les couloirs étroits de la maison, passe les odeurs venues de la cuisine, sa mère, France, se met en quatre pour ses invités. Pas de traces de doigts sur la vitrine, rien qui déborde, rien qui dépasse, rien qui se voit. Sinon, c'est le père qui s'énerve. Un taiseux, Claude. Jamais un mot sur ses émotions. Sauf quand il est en colère. Et là, pour le coup, tout le monde est au courant.

Tradition catholique, famille pratiquante, la messe tous les dimanches.

Elle est l'enfant du milieu. À l'école, elle amuse la galerie, à la maison beaucoup moins. On la trouve "trop" : "Trop fatiguée, trop fatigante, trop énervée, trop excitée", se souvient-elle*. "Toutes les émotions étaient décuplées. J'ai compris sur le tard que je devais être plus sensible que la normale et donc j'avais besoin de m'exprimer, mais je n'étais juste pas entendue et je pense que mes parents n'avaient pas les outils pour entendre et il y a une part de moi qui ne peut pas leur en vouloir parce que c'est aussi l'éducation qu'ils ont eu leur côté.*"

À 22 ans, Astrid prend le large, direction Montréal pour terminer ses études. Elle y restera huit ans. C'est là qu'elle rencontre son mari, celui qui deviendra "le père de ses enfants".

Mais lorsque l'enfant parait, les choses ne ressemblent pas à ce à quoi elles devraient : "J'étais là sans être là, c'est à dire que j'étais un peu au dessus de la salle d'accouchement et je voyais ça un peu avec un regard attendri, mais en même temps complètement dépassé par ce qui se passait. Et je me dis que je suis rentrée dans la cour des mères mais je ne sais pas faire et je ne suis pas crédible,"

La suite à écouter...

Programmation musicale

  • Eloi, « Divorce »
  • The Killers, « Mr Brightside »
  • Billie Eilish, « The 30th »