France Inter
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Ce soir, on commence par une voix féminine, celle de Weyes Blood que l'on pourrait décrire en la qualifiant de céleste. Enfin céleste avec une résonance très californienne.

Weyes Blood

« Twin Flame » album And in the Darkness, Hearts Aglow

La voix et la musique de l’Américaine Natalie Mering, alias Weyes Blood, dans « Twin Flame », une chanson extraite de son tout nouvel album, qui porte un titre en clair-obscur : And in the Darkness, Hearts Aglow. Et dans le noir, nos cœurs s’embrasent. Je vous avais présenté une première fois cette musicienne nord-américaine en 2016, en pariant que ce serait une future grande. Bon, c’est vrai, je m’enflamme facilement mais, pour le coup, il semblerait que je n’aie pas trop divagué. Un peu partout, les amateurs s’enflamment pour cette musicienne, ses mélodies, son personnage et son aura.

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Weyes Blood a une approche très singulière qui enjambe, on pourrait dire court-circuite le temps : une voix remarquablement maîtrisée, formée à la chorale, des mélodies chantournées qui font penser à ces chansons fleuves qu’on écoutait dans les années 70, ce qui à certains égards peut rappeler la musique dite progressive. Mais les thèmes sont extrêmement contemporains : la terreur de l’apocalypse climatique et le sentiment d’isolement psychique à l’âge numérique, alors que la technologie nous relie sans cesse aux autres, une inaptitude à avoir un centre de gravité solide. Tout ce qui caractérise les angoisses de celles, de ceux qu’on appelle les Millennials auxquels Weyes Blood, Natalie Mering, offre sa voix. Comme si Joni Mitchell rencontrait Lana Del Rey, c’est un raccourci qui vaut ce qu’il vaut. Weyes Blood publie un album qui se veut le deuxième volet d’une trilogie, qui devrait se conclure par un élan, un espoir. Enfin c’est ce qu’elle projette. Natalie Mering écrit son nom d’artiste Wise Blood l’adjectif W E Y E S, un jeu de mots avec eyes, les yeux. À l’origine, Wise Blood, c’est un roman célèbre de Flannery O’Connor, la Sagesse dans le sang. Natalie est née à Los Angeles, où elle réside aujourd’hui, mais elle a souvent changé de résidence : la Pennsylvanie, Portland, dans l’Oregon, Baltimore, pas loin de Washington, Philadelphie, la Pennsylvanie, à nouveau et New York. Ses deux parents sont des musiciens, le père professionnel d’ailleurs, ayant renoncé à la musique pour se consacrer à des activités liées à leur nouvelle vie de Chrétiens renaissants, des Pentecôtistes, l’animation de la paroisse, des choses comme ça.

À quinze ans, Natalie a décidé qu’elle ne croyait plus ce qu’on lui avait enseigné mais qu’elle forgerait sa propre croyance. Au lycée, elle s’isolait de ses camarades en écoutant des musiques bizarres sur son Walkman. Elle a commencé la musique en tant que guitariste, au sein de groupes au style et au nom aussi assez dérangeant : l’un s’appelait Jesus O Motherfucker, l’autre Satanizer. Des groupes underground, expérimentaux, très bruyants. De ces sources expérimentales, il est resté quelque chose. Natalie Mering, harpiste de formation, a forgé elle-même à ses débuts certains de ses instruments. Elle avait aussi pour habitude d’enregistrer des sons électroniques sur une bande magnétique analogique. Une approche solitaire du travail, très réfléchie. Mais l’étonnant, chez elle, c’est sa voix. Enfant, elle chantait au temple à la chorale, le base était déjà là. Cependant Natalie raconte qu’elle a travaillé cette voix pendant des années, comme un instrument de musique, avant d’obtenir un résultat en effet très particulier. Une voix qui, comme je vous le disais, s’inspire de celles du rock californien historique, très mélodieux, à la fois folk et jazzy, on peut penser à Joni Mitchell comme parfois à Fleetwood Mac et aux Beach Boys tardifs. Mais elle donne à ce style un accent très actuel, de journal intime, faisant résonner cette voix dans une sorte de solitude cosmique, très orchestrée, comme chez Lana Del Rey, d’ailleurs une des premières à avoir reconnu le talent de Weyes Blood. Dans les influences que cite Natalie Mering, il y en a une qu’on a l’habitude de croiser, c’est la chanteuse allemande Nico, mais une autre qui surprendra peut-être davantage, celle de la Française Catherine Ribeiro, dont le groupe Alpes, très important en France dans la première moitié des années 70, a créé une musique unique en son genre et envoûtante qui ne cesse d’être découverte et redécouverte tout autour du monde. Weyes Blood chante et orchestre ainsi aujourd’hui des mélodies grandioses aux accents qui évoquent parfois un style music-hall archaïque, on peut penser à des chansons du regretté Harry Nilsson, déjà rétro en son temps, les années 70.

Weyes Blood

« Hearts Aglow » album And in the Darkness, Hearts Aglow

Caitlin Rose

« Black Obsidian » album CAZIMI

Allison Russell

« Persephone » album Outside Child

Une voix, très belle, et un style très californien, mais c’est trompeur. La voix est celle d’une musicienne métisse montréalaise, Allison Russell et cette chanson, intitulée Persephone, comme Perséphone, la déesse enlevée par le Dieu des Enfers, Hadès, a été enregistrée à Nashville. J’ai dû vous faire entendre une première fois la voix de Allison Russell au sein du groupe qu’elle avait formé avec trois autres musiciennes, Our Native Daughters*,* nos filles indigènes. Une formation composée de musiciennes virtuoses, banjoïstes, violoniste, violoncelliste, passionnées de la musique traditionnelle des montagnes des Appalaches. Rhiannon Giddens, Leyla McCalla (Léï-la MeuKAla), Amythyst Kiah, chacune est connue individuellement, et j’ai eu plusieurs fois l’occasion de vous faire entendre leur production en solo.

La quatrième est Allison Russell. Son parcours personnel n’a pas été facile. Fille d’une mère blanche canadienne anglophone schizophrène et jugée incapable de s’occuper de son enfant, Allison Russell a été arrachée à celle-ci et placée, à Montréal, dans une famille d’accueil francophone. Avant de retrouver sa mère, mariée, pour le malheur de Allison, à un homme violent et déséquilibré. J’ai été, raconte Allison, victime de beaucoup de violence à la maison : sexuelle, psychologique, physique. Mon père adoptif était un homme très malade qui a terrorisé notre famille pendant une dizaine d’années. Elle s’est ouverte dans les chansons de son album « Outside Child », l’enfant du dehors, au sujet de cette enfance violentée. En contrepoint, elle évoque aussi ses heureux souvenirs dans sa famille d’accueil francophone, elle dit qu’elle en a hérité ce franglais propre aux Québécois. Juste avant, la très belle voix de Caitlin Rose, une musicienne elle aussi installée à Nashville, qu’on a entendue dans « Black Obsidian », une chanson extraite de son album Cazimi. Un album qui marque le retour de cette musicienne, dont l’album The Stand In, en 2013, au style country rock californien, parfait pour sa voix très chaleureuse, comme mûrie avant l’âge, avait été un événement pour les amateurs. Caitlin Rose a apparemment traversé entre-temps une série d’épreuves dont elle n’a pas trop envie de s’ouvrir. En tout cas, c’est une voix qui vaut le détour. Tout de suite, je vous propose de retrouver une musicienne irlandaise, Iiifeu Nessa Frances. Un prénom qui s’écrit A O I F E. Son père, luthier, fabriquait des violons. Sa mère lui faisait écouter Leonard Cohen et Joni Mitchell. Aoife, une fille de son temps, adorant Nirvana et The Prodigy. Le bon cocktail pour garder l’esprit ouvert en matière de musique. Elle a passé toute son enfance et sa première jeunesse à Dublin, elle vit désormais entourée des splendides paysages de l’Ouest irlandais, le comté de Clare. Elle dit que ça a changé sa perception du monde et il est vrai que sa musique a une sorte d’ampleur océanique. Une voix et une ambiance qui semblent se fondre avec la nature plutôt que la prendre pour fond.

Aoife Nessa Frances

« This Still Life » album Protector

Dana Gavanski

« Strangers »

« Strangers », "Strangers on this road we are on, we are not two we are one", étrangers l’un à l’autre nous sommes sur cette route, nous ne sommes pas deux, nous sommes une. La reprise, par la chanteuse anglaise Dana Gavanski, d’une de mes chansons préférées des Kinks, « Strangers », qui n’est pas signée par le chanteur Ray Davies mais par son frère cadet, et souvent ennemi, Dave. Elle figure dans l’album "Lola versus Powerman and the Moneygoround".

Je vous ai présenté pour la première fois Dana Gavanski au printemps dernier. Elle publiait alors son second album, When It Comes, le premier de compositions originales. Dana vit dans le sud de Londres en compagnie d’un jeune musicien de jazz qui l’a beaucoup encouragée à créer et réaliser ses propres chansons, alors qu’elle était plutôt timide et peu sûre d’elle. Dana est Serbe, sa famille est de Belgrade, mais elle a un beau-père croate qui vit à Zadar, sur la côte. Cela dit, elle a vécu adolescente à Vancouver, dans l’ouest canadien, avant de suivre sa famille à Montréal et enfin de s’installer à Londres. Son style à la fois psychédélique, folk et jazzy, rythmiquement très souple, fait parfois penser à la Galloise Cate Le Bon, je vous l’ai souvent fait écouter. Elle vient de sortir quatre nouveaux titres, parmi lesquels on trouve une reprise de David Bowie, « Word on a Wing ». Tout de suite, une autre reprise, celle de la chanson « Fireproof », qu’on a pu découvrir dans un album signé par le groupe new-yorkais The National en 2013. Interprétée par une chanteuse aujourd’hui, hélas, un peu oubliée, qui a occupé les premiers plans d’un courant encore lié au rock dit indépendant, de plus en plus influent dans les années quatre-vingt dix. Heather Nova, je suis sûr que le nom rappellera de très bons souvenirs à beaucoup. Cette Américaine, qui avait passé une bonne partie de son enfance dans un bateau ancré aux Bermudes, ses parents étaient des navigateurs, avait débuté dans le circuit des bars new-yorkais dans les mêmes années que Jeff Buckley, fin des années 80, début des années 90.

Mais c’est à Londres, où Heather travaillait à l’office de tourisme des Bermudes, qu’on a découvert celle qui s’appelait encore Heather Frith, chantant et s’accompagnant dans des pubs. C’est un réalisateur artistique britannique bien connu, Martin Glover, dit Youth, il s’est fait connaître au sein du groupe Killing Joke, entre après punk et rock gothique, qui a, le premier lancé la carrière de Heather, rebaptisée Heather Nova. L’album qu’elle a enregistré aux États-Unis, Oyster, sous sa supervision, paru en 1994, a rencontré un bon succès en Europe. Elle a tourné là-bas en première partie de Neil Young. On a pu comparer la voix de Heather Nova à celle de la regrettée Dolores O’Riordan des Cranberries. Elle montait très haut dans les aigus, en vibrato, mais sa sensibilité était proche d’une Patti Smith, qui l’avait beaucoup marquée. Heather Nova a été très appréciée en France, elle a d’ailleurs chanté un duo avec Benjamin Biolay au début des années 2000. Mais le succès n’est pas resté et, voici une dizaine d’années, Heather Nova a changé de vie. Elle est retournée vivre aux Bermudes, où elle a fait équiper un studio d’enregistrement, alimenté par l’énergie solaire. On est toujours heureux de la retrouver. Tout de suite après, ce sera Alela Diane dans « When We Believed », extrait de son nouvel album « Looking Glass ». Mais tout de suite, c’est Heather Nova dans « Fireproof ».

Heather Nova

« Fireproof » album Other Shores

Alela Diane

« When We Believed » album Looking Glass

Erin Rae

« Can’t See Stars » (feat. Kevin Morby) album Lighten Up

« Can’t See Stars », un duo signé par une musicienne de Nashville, encore, Erin Rae, qui a invité dans ce titre à chanter avec elle Kevin Morby, un musicien qui, comme elle, aborde les musiques traditionnelles américaines avec une sensibilité d’aujourd’hui. À la différence de nombreuses musiciennes, nombreux musiciens, qui se sont installés à Nashville, Music City, pour développer une carrière déjà bien lancée, ça va de Jack White aux deux sœurs Lovell de Larkin Poe, qu’on a accueillies ici, en studio, pour une session live, mémorable, toujours disponible en podcast, eh bien Erin Rae est arrivée là avec ses parents, musiciens, à l’âge de onze ans. Nashville qui compte une concentration de musiciens unique aux États-Unis, ça va du gars qui vous sert un hamburger et chante le soir dans un bar où il vous invite à aller l’entendre, à Taylor Swift qui débarque avec son frère pour faire ses courses. Erin Rae se sent très encouragée par le parcours de femmes comme Margo Price, je vous en ai parlé cette semaine, qui, dans le milieu de la musique à Nashville, a su imposer une approche et une personnalité anguleuse, pas forcément consensuelle, comme on dit, à une musique, la country actuelle, qui s’est certes modernisée mais n’oublie jamais de vouloir plaire à tout le monde.

Tout comme Margo Price, d’ailleurs, Erin Rae est allée enregistrer son album à Los Angeles dans le studio qu’a équipé Jonathan Wilson, lui aussi un franc-tireur de la country, parti explorer d’autres courants et d’autres sons. Je vous rappelle son nom, Erin Rae, R A E, et le titre de son nouvel album, Lighten Up. Il nous reste un petit moment, le temps d’écouter tout autre chose.

J’ai eu, il y a une dizaine d’années, un coup de foudre pour une musicienne française, Agnès Gayraud, alias la Féline, que j’avais découverte à l’occasion d’un live, avec son groupe, lors d’une émission de France Culture. J’ai eu une ou deux fois l’occasion de diffuser ses chansons, inscrites dans un style électro-pop mais ouvert à des rythmes, sons et harmonies très contemporains, parfois r n b, parfois même nord-africains. Elle s’est lancée dans un projet solitaire inattendu et audacieux, consacrer un album à son adolescence passée dans la ville de Tarbes, une ville moyenne, comme elle dit, la préfecture des Hautes-Pyrénées. Où Agnès a grandi, élevée par sa mère, « immigrée prolétaire », selon ses termes, qui gagnait sa vie en cousant des bandes sérigraphiées sur des couronnes mortuaires, du type « à mon père », « à mon oncle », elle le raconte dans une excellente interview donnée au magazine Magic, et un beau-père qui l’a encouragée à faire des études qui l’ont conduite à l’École Normale Supérieure.

Son album Tarbes est une évocation de son adolescence occitane. Dans des chansons qui font affluer des souvenirs très visuels, parfois cocasses, comme les dealers en claquettes. Et les photos aussi, du Tarbes actuel, où Agnès se fait photographier devant un restaurant à l’enseigne en caractères chinois, le Royal Tarbes, restaurant asiatique. Elle chante en occitan dans ce titre, « Fum », accompagnée par une chorale d’enfants, c’est splendide. Et ce sera suivi d’un autre titre, "La Panthère des Pyrénées".

La Féline

« Fum » album Tarbes

« La Panthère des Pyrénées  » album Tarbes

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