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Pourquoi avons-nous tendance à oublier que l'humain est un animal comme les autres ?

Pourquoi avons-nous tendance à oublier que l'humain est un animal comme les autres ?
Pourquoi avons-nous tendance à oublier que l'humain est un animal comme les autres ?
© Getty - Picture by Tambako the Jaguar

L'éthologue Jessica Serra explique pourquoi il est essentiel de reconsidérer notre animalité, de repenser nos rapports avec le monde animal et de rompre avec un système de croyance millénaire qui nous a conduit à nous distinguer d'eux en tant qu'humains. Alors que nous sommes des animaux comme les autres.

L'homme n'est pas le seul animal qui pense, mais c'est le seul qui pense qu'il n'est pas un animal

- le paléontologue Pascal Picq

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Jessica Serra a étudié ce qui nous rapprochait le plus des animaux et il y a beaucoup de choses à dire. Car nous faisons nous-mêmes partie du monde animal. Pourtant, quand on se regarde dans le miroir, on se voit différent car nous avons été éduqué en ce sens. Nous sommes convaincus de notre suprématie et de nos différences avec l'animal. Il faut y voir le résultat d'un système de pensée qui régit notre éducation depuis les origines de la civilisation antique.

À tel point que nous prenons mal l'idée d'être assimilé à un animal

C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles le livre L'origine des espèces de Darwin, publié en 1859, dérange toujours autant. Parce que, comme l'explique l'éthologue, "aujourd'hui, si vous dites à quelqu'un qu'il est un animal, sa réaction sera rarement positive. L'idée d'être assimilé à un singe ou à un autre animal, c'est quelque chose d'absolument dérangeant parce qu'on est convaincu, au départ, d'être plus que cela, conformément surtout à nos croyances, notre éducation qui tendent à nous élever et à nous sentir supérieur aux autres animaux". 

En réalité, notre condition animale a le don de nous ramener à notre condition de mortels, d'êtres finis et déterminés. Et on espère être bien plus que cela.

Pourtant, comme les autres animaux, nous continuons à être dominés par les lois de l'évolution

On est un petit bourgeon sur un grand arbre évolutif de la vie et on continue nous aussi à être assujettis aux lois de l'évolution : 

Nous oublions de nous réinscrire dans le cadre de nos origines animales primitives et manquons donc de considérer l'animal et la nature comme il se doit : l'homme moderne ne descend pas d'une lignée qui commencerait avec un ancêtre commun, pour arriver à l'humain redressé et fier que nous sommes aujourd'hui. Nous ne sommes pas si extraordinaires par rapport aux autres animaux.

L'homme est un singe et il est issu de croisements multiples comme tous les autres animaux du monde animal.

On aurait pu croiser, il y a à peu près 40 000 ans, des hommes de Néandertal, des hommes de Florès ou des hommes de Denizova. D'autres espèces ont coexisté avec le Sapiens, et nous sommes, comme les autres animaux, l'héritage de ce croisement d'espèces aux multiples gènes. 

Nos enfants sont, par exemple à chaque génération, une nouvelle version de l'être humain. On a tendance à l'oublier parce que l'être humain a fini par se soustraire aux pressions évolutives".

Je pense donc… je ne suis pas un animal : les contradictions de "l'animal savant" 

C'est quand nous avons voulu nous arracher à notre condition de simples mortels, à notre condition naturelle, que nous avons pris conscience de notre humanité et de notre place singulière sur notre planète.

Ce moment-clé de notre évolution, Jessica Serra le renvoie à "la naissance de la spiritualité car on a ressenti le besoin de conjurer nos angoisses existentielles, nous sommes devenus des êtres culturels et avons dû inventer un autre monde aux rapports différents avec nos semblables du monde animal. 

Ce moment-clé de la naissance de l'humanité, qui consiste en une projection de la pensée vers le domaine de l'imaginaire, du langage, a fini par progresser au point que nous autres "animaux savants", nous sommes différenciés des autres animaux". 

De Sapiens à l'Égypte antique : quand l'humain et l'animal ne firent qu'un

Les représentations animales étaient omniprésentes depuis les peintures pariétales jusqu'aux pratiques religieuses polythéistes de l'époque antique. Avec les animaux, Sapiens se situait dans un rapport horizontal et non pas hiérarchique.

Jessica Serra : "L'homme de la préhistoire ne concevait pas du tout de la même manière sa relation aux animaux par rapport au système de pensée qui est le nôtre aujourd'hui. 

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Les vestiges archéologiques (les grottes ornées) parlent d'eux-mêmes. On a pu y observer une surreprésentation de l'animal avec un grand nombre d'espèces très finement représentées. Quand l'homme, lui, ne se représentait que très peu. Et lorsqu'il se représentait, il se représentait sous une forme hybride, comme un être thérianthrope représenté à la fois avec un corps d'homme et une tête d'animal. Ces figures animales permettaient de faire transiter les esprits du monde de l'invisible vers le monde du visible. 

La relation à l'animal était extrêmement importante parce que l'animal occupait une place centrale dans l'existence humaine.

Même si la chasse était de coutume, on entretenait un rapport respectueux pensé comme un équilibre au niveau du transfert des esprits : lorsqu'on tuait un animal, on n'éprouvait pas forcément du plaisir à le tuer. Les Égyptiens avaient des dieux qui avaient exclusivement des caractéristiques anthropomorphes". 

S'affranchir de l'animal qui est en nous : un héritage de la Grèce antique…

C'est à cette époque-là qu'une grande transition s'opère puisque l'éthologue précise que "les 12 dieux de l'Olympe n'ont plus aucune caractéristique animale. Les divinités mi-humaines et mi-animales ne symbolisent plus l'appartenance à un grand tout spirituel. Les représentations hybrides sont désormais perçues comme des monstres, à l'image du Minotaure (cet homme à tête de taureau qui se nourrit de chair humaine) qu'il faut enfermer dans un labyrinthe. Ou encore le sphinx au corps de lion ailé et à la tête de femme qui ravage les champs.

C'est un nouveau système de croyances centré sur l'homme à partir duquel débute le long processus d'enfouissement de la bête en soi.

Le philosophe du IVe siècle av J.-C. Aristote impose sa vision utilitariste de la nature comme des animaux et y voit une création au service de l'humanité. Une vision vouée à s'inscrire durablement jusqu'à aujourd'hui". 

Les religions monothéistes et la pensée cartésienne normalisent ce rapport

Héritage sur lequel les religions monothéistes vont bientôt s'appuyer pour avoir définitivement raison d'un rapport de respect entre l'homme et l'animal que nous ne retrouverions plus jamais. Jessica Serra explique que "les grands monothéismes enfoncent le clou et enlèvent au monde vivant, sa sacralité par rapport à l'humain :

La nature et les animaux ont été créés pour l'homme. Seul l'homme bénéficie d'une âme divine qui le différencie du reste de la nature.

Jessica Serra : "On vit toujours largement avec cette idée que tout ce qui nous entoure aurait été créé pour l'humain, qui aurait un droit de domination sur les animaux, sur le vivant de manière générale. 

D'ailleurs, au Moyen Âge, beaucoup d'animaux sont diabolisés, à l'instar du cochon. Ensuite, au XVIIe siècle, si le philosophe et mathématicien René Descartes affirme que l'animal peut-être doté de sensibilités, il reste considéré comme inférieur aux humains car, selon lui, l'absence de langage et de pensée le différencie…"

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"En tant qu'animal savant, il faut nous réconcilier avec notre animalité pour le bien du monde vivant"

C'est parce que nous sommes des animaux doués de culture, que nous avons une responsabilité plus grande quant à la manière de traiter la nature, les animaux et le monde vivant. Jessica Serra explique que c'est "cette incroyable faculté que nous avons atteint au niveau cognitif qui doit faire de nous des êtres d'autant plus responsables".

Il faut apprendre à redécouvrir cette part d'animalité en déconstruisant ce qu'on nous a appris pendant des millénaires.

Aller plus loin

🎧 RÉÉCOUTER - Grand bien vous fasse : Comment accepter notre part d'animalité ?

📖  LIRE - Jessica Serra : La Bête en nous (éditions HumenSciences)