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Pourquoi les Indiens prennent-ils tant de risques avec les selfies ?

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Deux Indiens prennent un selfie sur la promenade Marine Drive à Mumbai
Deux Indiens prennent un selfie sur la promenade Marine Drive à Mumbai
© AFP - INDRANIL MUKHERJEE

Chaque mois, de jeunes Indiens meurent en faisant des selfies dans des zones dangereuses, ou parce qu'ils prennent des risques. Ce phénomène des "killfies" inquiète les autorités. Il peut s'expliquer de façon sociologique. La place de l'individu a changé en Inde puis 30 ans.

Les selfies sont à la mode partout. Mais en Inde, il semble plus mortel qu'ailleurs. Selon l'AIIMS, All India Institute of Medical Sciences, la moitié des décès lors d'un selfie dans le monde est survenue en Inde. Selon une étude publiée en 2018, les jeunes qui meurent, alors qu'ils se photographient, sont victimes de noyade, de chute ou sont percutés par des voitures ou des trains.  

En Inde, depuis le début de cette année, une demi-douzaine de personnes sont mortes en prenant un selfie. Dans le nord, à Agra, une adolescente s'est, par exemple, noyée dans un étang. Dans région d'Orissa, un jeune de 13 ans se prenait en photo sur le toit d'un train en marche. Il a été électrocuté par un câble à haute tension.

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Des applis pour sauver des vies, tentatives ratées

Le problème est pris au sérieux par les autorités. Depuis plusieurs années à Mumbai et Goa, la police à instauré des zones "interdites aux selfies", notamment près des plages bondées et près des rochers. Une campagne de prévention ciblant les 19-30 ans a été lancée par le ministère des Transports. En 2018, la compagnie des chemins de fer, The Central Railways, mettait en garde contre les photos dangereuses, et promettait des mesures punitives en cas de selfie imprudent. Avec la crise du Covid, cette question est passée en arrière-plan.

Des chercheurs de l'Institut des technologies de l'Information Indraprastha de Delhi ont également mis au point une application pour tenter de sauver des vies. L'appli Saftie/Saftie Camera  "vise à réduire les décès", explique dans le South China Morning Post Ponnurangam Kumaraguru un des professeurs, "elle analyse en temps réel l'image grâce à une technique d'intelligence artificielle (deep learning). Elle avertit les utilisateurs s'ils sont dans un endroit ou une situation dangereux". Mais l'appli ne semble pas avoir attiré les fans de selfies, car elle n'a subi aucune mise à jour récente.

Un site internet a aussi été créé en 2015 par un entrepreneur. SelfieToDieFor (selfie qui coûte la vie) incite les jeunes à signer un engagement à être "selfie responsable". Le site montre des exemples de selfies dangereux. Le compte twitter n'a que 200 abonnés et près de 2 000 sur Facebook.   

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L'importance de l'individu et du regard de l'autre

Pourquoi les Indiens sont autant passionnés par les selfies ? "Le selfie soulève la question de la mise en scène de soi-même", explique Anne Gagnant, docteur en sociologie et spécialiste de l'Inde, "et cela est lié au changement du statut de l'individu en Inde ces 30 dernières années". À la fin des années 1990, le pays s'est ouvert et a embrassé le capitalisme. Dans ce contexte, "les valeurs comme l'autonomie, l'indépendance, la responsabilité individuelle, l'épanouissement personnel" ont pris de plus en plus d'importance, en particulier dans la classe moyenne.   

"Depuis la fin du socialisme, l'importance accordée à soi-même en tant qu'individu a beaucoup progressé en Inde. Le succès des selfies et de la mise en scène de soi s'insère dans ce contexte de la promotion de l'individu."

Avec les selfies, les jeunes Indiens racontent des histoires, des aventures : en haut du pont le plus haut de Delhi ou bien dans un étang d'Agra. "Ils apparaissent alors comme des sujets modernes qui appartiennent à la mondialisation, qui ont des smartphones et qui partent en vacances". Pour la sociologue, à travers les selfies, les Indiens montrent un idéal de vie de jeunes connectés. "Il y a en Inde la montée en puissance d'une 'culture jeune', comme un moment particulier de la vie. Un monde de gens reliés ensemble par leur âge, les nouvelles technologies et qui partagent des codes que les autres ne comprennent pas forcément. Dans ces codes, il y a sans doute la mise en scène de soi et la pratique du risque". 

La spécialiste rappelle qu'en anthropologie, on dit que l'Inde fait partie des sociétés "de la honte", c'est-à-dire qu'on existe sous le regard d'autrui et qu'on se construit à travers le regard des autres dans l'espace public. Pour elle, "tout ceci incite à attirer l'attention sur soi". Au risque de mettre sa vie en danger.