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Première naissance après greffe d'utérus en France : "satisfaction immense" pour le médecin derrière l'exploit

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Le professeur Jean-Marc Ayoubi, chef du service de gynécologie et d'obstétrique de l'hôpital Foch, veut désormais "améliorer cette technique" et en "faire bénéficier d'autres patientes".
Le professeur Jean-Marc Ayoubi, chef du service de gynécologie et d'obstétrique de l'hôpital Foch, veut désormais "améliorer cette technique" et en "faire bénéficier d'autres patientes".
© Maxppp - Florence Hubin

Vendredi, Déborah, 36 ans, a donné naissance à une petite fille près de deux ans après une greffe d'utérus. Le professeur Jean-Marc Ayoubi, le médecin à l'origine de cette première en France, fait part de sa "satisfaction immense".

Elle ne pouvait pas donner la vie et vient pourtant de le faire. Pour la première fois, une femme vient de donner naissance à un enfant après avoir bénéficié d'une greffe d'utérus, la première en France. Cet accouchement a eu lieu vendredi à l'hôpital Foch de Suresnes, dans les Hauts-de-Seine, là même où s'était déroulée, il y a un peu moins de deux ans, la greffe. Déborah, aujourd'hui 36 ans, ancienne nageuse de haut niveau, était née sans cet organe reproducteur, pathologie génétique rare (une femme sur 4 000). Grâce à la greffe de l'utérus de sa propre mère, elle a donné naissance à une petite fille, conçue par fécondation in vitro.

"La mère et l'enfant, ainsi que le papa et l'équipe vont bien", rassure le professeur Jean-Marc Ayoubi, chef du service de gynécologie et d'obstétrique de l'hôpital Foch, à l'origine de cette première française. La petite fille est née "à 33 semaines d'aménorrhée" (soit après un peu plus de sept mois de grossesse) par césarienne, anticipée en raison de "l'hypertension artérielle" développée par la mère à partir de la 32e semaine. Entretien avec Jean-Marc Ayoubi.

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FRANCE INTER : Dans le geste médical, quelle est la différence avec un accouchement classique ? 

JEAN-MARC AYOUBI : "C'est parfaitement identique à une césarienne classique. Il n'y a aucune différence par rapport à une césarienne sans greffe d'utérus."

Qu'allez-vous surveiller désormais, pour la mère et pour l'enfant ?

"Pour l'enfant, bien sûr, son développement, sa prise de poids. Pour l'instant, le bébé va très bien et il y a une prise de poids normal. Pour la maman, ce sont des examens biologiques et cliniques, comme toute accouchée. Mais en plus, cette patiente a une surveillance particulière, car il y a toujours une pointe d'angoisse, après une telle intervention, après un tel parcours. Mais pour l'instant, tout se passe exactement comme une patiente normale, qui a développé une hypertension artérielle. Même sa tension s'est normalisée après la césarienne."

La greffe avait eu lieu en 2019 et la naissance intervient deux ans après. Fallait-il attendre quelques mois avant que la mère puisse tomber enceinte ?

"Dans notre protocole, il était prévu de faire le transfert d'embryon un an après la greffe, pour s'assurer de la bonne tolérance de l'organe greffé, qu'il n'y ait pas de rejet. Nous devions faire le transfert d'embryon fin mars 2020. Mais notre centre a fermé pendant la crise Covid et n'a repris son activité normale qu'à partir du mois de juin. Nous avons donc réalisé le transfert d'embryon au mois de juillet. Elle a été enceinte après le premier transfert d'embryon et a donc accouché 33 semaines après."

Pourra-t-elle avoir d'autres enfants ? 

"Tout à fait. Il est même prévu qu'elle fasse une deuxième grossesse. C'est aussi prévu dans nos critères. Mais quelques mois après cette deuxième grossesse, l'utérus sera retiré pour ne pas la laisser sous traitement immunosuppresseur [qui inhibe les défenses immunitaires, courant dans les processus de greffe, NDLR] pendant une période très longue."

Combien de naissances après greffe d'utérus comptabilise-t-on désormais dans le monde ?  

"Il y a eu une vingtaine de naissances après greffe d'utérus, essentiellement par l'équipe suédoise avec laquelle nous travaillons depuis plus de dix ans, à développer cette technique, à l'améliorer. On continue à travailler ensemble et nous allons continuer à travailler ensemble. Mais c'est eux qui ont la plus grande série mondiale de bébés après transplantation d'utérus."

Comment peut-on encore faire avancer cette technique ? 

"C'est le travail de toutes les équipes qui s'intéressent à cette transplantation, car elle reste malgré tout une intervention complexe, assez longue. Aujourd'hui, elle est l'apanage de quelques équipes à travers le monde. La science ne vaut que si elle est partagée par tous. Et si cette technique reste l'apanage de quelques équipes, ce n'est pas le but. Nous avons fondé une société internationale qui se réunit tous les six mois. Nous mettons en commun toutes nos avancées dans ce domaine pour que toutes les équipes bénéficient de l'apport des uns et des autres."

Déborah, la mère, avait bénéficié d'une greffe d'utérus de sa propre mère, ce qui n'est pas neutre. Y-a-t-il un suivi psychologique après cet accouchement ? 

"Ce projet de recherche, depuis quinze ans, a mobilisé plus d'une vingtaine de chercheurs autour de moi, parmi lesquels une psychologue qui a été chargée de suivre la mère pour la sélection, puis suivre la patiente, la donneuse. La dimension psychologique est assez importante et elle est prise en compte dans la sélection de la donneuse, de la receveuse, mais aussi durant le suivi, après la greffe et après la naissance."

Êtes-vous fier ?   

"Je ne sais pas si on peut parler de fierté. Mais on peut parler de satisfaction immense, car ce projet de recherche, qui dure depuis 15 ans, qui a mobilisé autant de chercheurs bénévoles, a permis de réaliser plusieurs avancées. Pas simplement en terme de greffes utérines et de naissances après greffe d'utérus. On voudrait simplement continuer ce chemin de recherche, améliorer cette technique et en faire bénéficier d'autres patientes. Mais aussi faire avancer la science dans des thématiques qui sont proches de la greffe utérine et de la reproduction, en respectant et en accompagnant la nature."