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Prix Nobel de littérature : Annie Ernaux, grande voix féministe et résolument de gauche

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Le prix Nobel de littérature a couronné la Française Annie Ernaux.
Le prix Nobel de littérature a couronné la Française Annie Ernaux.
© Getty - Ulf Andersen

L’écrivaine Annie Ernaux, prix Nobel de littérature, s'est imposée en France comme une référence féministe et une voix que l'on écoute, n'hésitant pas à prendre position publiquement, notamment contre Emmanuel Macron.

"C’est un devoir de prendre position", clamait Annie Ernaux dans une interview accordée à Libération en mars dernier, quelques semaines avant le premier tour de l’élection présidentielle. L’écrivaine de 82 ans s'est vu décerner jeudi le prix Nobel de littérature, attribué pour la première fois à une femme française. "Un très grand honneur" mais aussi "une grande responsabilité" afin de témoigner pour la "justesse et la justice", a réagi Annie Ernaux. Avec ce choix, l'Académie suédoise récompense une œuvre où s'entrelacent étroitement l'intime, le souvenir, la sociologie. Issue d'un milieu populaire - ses parents tenaient une petite épicerie à Yvetôt, en Seine-Maritime, Annie Ernaux place l'engagement au cœur de ses livres et de son existence, n'hésitant pas à prendre position publiquement, notamment contre Emmanuel Macron. Elle est également devenue une référence féministe.

Confrontée au mépris social

Jusqu'à ses 18 ans, Annie Ernaux vit dans le café-épicerie "sale, crado, moche, dégueulbif" de ses parents à Yvetot en Haute-Normandie, dont elle va s'extraire grâce à une agrégation de lettres modernes obtenue à force d'un travail intellectuel intense. La question de la classe sociale tient une place centrale dans plusieurs de ses livres : elle observe et décrit méticuleusement le milieu auquel elle a appartenu, raconte le déchirement ressenti quand elle s'en est extraite, le mépris social auquel elle s'est ensuite heurtée. "Je ne veux pas être en état de révolte permanente, mais je le suis un peu quand même", affirmait l’écrivaine à l’Obs en 2011. Annie Ernaux se nourrit de la sociologie bourdieusienne dont la découverte dans les années 1970 lui permet d'identifier le "mal-être social" qui la ronge dès son entrée dans une école privée dans les années 1950.

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Référence féministe

La question des femmes est également omniprésente chez Annie Ernaux. Dans Mémoire de fille, elle revient sur sa première relation sexuelle, à 18 ans, pour laquelle elle explique encore peiner aujourd'hui à utiliser le mot "viol". Dans l'Événement, ensuite transposé au cinéma, elle évoque un avortement clandestin. Sorti au printemps dernier, son livre "Le jeune homme" relate sa relation amoureuse avec un homme de trente ans plus jeune qu’elle. Sur Inter,  Annie Ernaux confiait avoir ressenti "ce sexisme, cet ostracisme vis-à-vis de la femme mûre". "C'est lié au fait que la femme est considérée comme une mère à partir du moment où elle est ménopausée."

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Dans ses interviews, Annie Ernaux critique les inégalités entre les hommes et les femmes. "Je vois toujours la domination masculine du monde, partout, partout. Je ne vais pas rentrer dans le détail, mais c’est accablant. La politique est dominée par les hommes", disait-elle sur un plateau télé en 2000. Deux ans après le début du mouvement MeToo, elle avait évoqué sur France Inter son ressenti face à cette libération de la parole des femmes, qui a été pour elle "comme une grande lumière, une déflagration". "Quand il y a un mouvement de révolte, la contention qu’on a subie fait qu’on crie plus fort, et quelquefois peut-être à tort. Ce n'est pas grave."

Marquée à gauche

Annie Ernaux n'hésite pas à prendre la plume hors de son activité littéraire : en novembre 2015, après les attentats de Paris, elle est parmi les signataires de l'Appel des 58, "Nous manifesterons pendant l'état d'urgence". Elle co-signe aussi une tribune en soutien aux "gilets jaunes", ainsi qu'un texte accusant le gouvernement de tenter de discréditer les opposants à la loi Travail, en 2016.

Après avoir soutenu François Hollande en 2012, elle se déporte ensuite vers Jean-Luc Mélenchon. Pendant la campagne présidentielle de 2022, Annie Ernaux rejoint le parlement de l'Union populaire. "Les électeurs de Jean-Luc Mélenchon, c’est la France jeune, la France populaire, la France qui travaille, celle qui veut un monde juste, réellement." Elle se décide à voter Emmanuel Macron au second tour, par dépit, "un crève-cœur", elle qui a qualifié le président sortant "d'homme de théâtre, sans aucune conviction".

Si plus de 40% des Français sont allés voter ont choisi Marine Le Pen lors du second tour de la présidentielle, "c’est parce qu’ils ne se reconnaissent pas du tout dans les gouvernements depuis 2012", estime Annie Ernaux, qui s’interroge : "Comment faire autrement si on ne s’intéresse pas à la politique ? J’ai toujours senti que c’était important dans la vie des gens." L’écrivaine admet "plus de détestation pour Macron" que pour Nicolas Sarkozy. En dépit des flèches décochées à son encontre, l'actuel locataire de l'Élysée a tout de même salué jeudi dans un tweet la nouvelle Nobel de littérature. "Annie Ernaux écrit, depuis 50 ans, le roman de la mémoire collective et intime de notre pays. Sa voix est celle de la liberté des femmes et des oubliés du siècle", écrit-il.