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Procès 13-Novembre, jour 107 : quand résonne la voix calme et glaçante d'un artificier des attentats

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Suspension d'audience au procès du 13-Novembre. Illustration.
Suspension d'audience au procès du 13-Novembre. Illustration.
© Radio France - Valentin Pasquier

Mercredi, un enquêteur belge est venu parler de l'un des accusés absents de ce procès, Ahmed Dahmani, l'un des meilleurs amis de Salah Abdeslam, incarcéré en Turquie. Puis on a entendu résonner les voix d'un artificier et d'un chef logisticien du 13-Novembre s'adressant au commanditaire. Glaçant.

La cour avait convoqué deux enquêteurs belges, pour évoquer les cavales de l'après 13-Novembre, mercredi. Le premier policier entendu est venu parler de l'un des grands absents de ce procès : l'accusé Ahmed Dahmani, jugé à Paris alors qu'il est incarcéré en Turquie. Dahmani a mis le cap sur la Syrie dans les heures qui ont suivi les attentats. Salah Abdeslam aurait lui aussi voulu s'envoler pour le califat de Daesh, selon ce qu'il a récemment déclaré à l'audience. La cour voit apparaître Dahmani sur grand écran, jeune homme au visage oblong. Le 13 novembre 2015, il entre dans un café belge qu'Abdeslam fréquentait lui aussi, Le Time Out. Dahmani est en doudoune et casquette. Il se prend en photo en train de sourire, "à l'heure des premières explosions au Stade de France", note l'enquêteur.

Dans l'après-midi, Dahmani a acheté un billet pour la Turquie. Un achat à la hâte, payé en cash, 400 euros. Il décolle de l'aéroport d'Amsterdam vers 5 heures du matin, sorte de cabas de provisions dans un main, sac de voyage dans l'autre. A 11h48, un cliché le montre sortant de l'aéroport d'Antalya où il vient d'atterrir. Des passeurs doivent venir le récupérer avec de faux papiers, mais ils seront arrêtés. Dans la foulée, Ahmed Dahmani se fera interpeller dans sa chambre d'hôtel. Il a été condamné en 2016 par un tribunal turc à "huit ans et trois mois", rappelle un avocat général du parquet national antiterroriste. Que savait-il réellement sur les attentats du 13-Novembre avant qu'ils ne soient commis ? Aucune preuve n'est apportée à l'audience.

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Le TATP évoqué à la façon d'une recette de cuisine

Un autre policier belge dépose à son tour depuis Bruxelles, à travers un écran interposé. Lui est venu parler des cavales de Mohamed Abrini et de Salah Abdeslam. Abrini a révélé la semaine précédente qu'il aurait dû faire partie des commandos parisiens mais avait renoncé à porter un gilet explosif. Son gilet aurait du coup été attribué à la dernière minute à son ami de Molenbeek : Abdeslam. Les deux copains se sont retrouvés dans la même planque belge, après le 13-Novembre, dans un appartement de la rue Max-Roos.

Une planque dans laquelle Abrini avait d'abord vu une machine à coudre, "l'objet le plus gentil parmi tous les objets qui étaient là". Il avait aussi des "boulons, un bac pour le TATP, des armes, une arme par matelas". La cellule terroriste franco-belge avait d'autres cachettes, et c'est à une autre adresse que Salah Abdeslam a fini par être arrêté le 18 mars 2016. Une arrestation qui a "bousculé" les plans de cette cellule, explique l'enquêteur N° 441157616.

Ces plans ont été en partie retrouvés dans un ordinateur jeté dans une poubelle, rue Max-Roos. Les policiers l'ont exploité et ils ont découvert de précieux fichiers informatiques. Des fichiers audio et des courriers écrits. La cour monte le son pour l'écoute d'un premier audio, enregistré entre le 13 et le 15 mars 2016. C'est Najim Laachraoui, artificier du 13-Novembre, qui s'exprime, d'une voix calme. Un message qu'il adresse à Oussama Atar, commanditaire des attentats parisiens. "Salam, faut que je te parle pour que tu aies une meilleure vue d’ensemble", commence Laachraoui.

Il parle d'abord fabrication de TATP, évoque des dosages, avec un ton si banal, si détaché. Comme s'il parlait d'une recette de cuisine. "Une fois, tu vois, au lieu de mettre 10 ml, j’en avais mis 30, ça avait bien donné tu vois", dit-il par exemple. Il sollicite des conseils. Et se vante d'avoir fabriqué de grosses quantités. "En dix jours on a fait plus de 100 kilos de TATP, en fin de semaine on en aura 200. Je pensais à une camionnette, tu mets 600 kilos et tu déchires." Me Aurélie Coviaux, avocate de victimes, fait remarquer que le soir du 13-Novembre, les terroristes ont utilisé 10 kilogrammes de cet explosif.

"On est recherchés partout"

Les mots et le ton de Laachraoui sont glaçants. Laachraoui lance aussi l'idée de mettre du TATP sous des rails. Et il confie à son émir : "Les frères ils demandent : est-ce que tu veux qu’on travaille à long terme ou on sort tous et c’est fini ? C’est toi qui décides". Avant d'ajouter que "la Belgique, ça reste toujours une base de repli." Et que les cibles ne manquent pas. Il propose aussi des cibles en France, comme l'Euro 2016.

Puis l'enquêteur lance un autre audio. Autre voix, autre ton. C'est Ibrahim El Bakraoui qui s'exprime cette fois, logisticien en chef des attentats du 13-Novembre. Il semble aux abois. Cet enregistrement-là date du 21 mars 2016, trois jours après l'interpellation de Salah Abdeslam. Ce message est également destiné à Oussama Atar alias Abou Ahmed, commanditaire basé en Syrie.

"On sait plus faire quoi que ce soit ici. On est recherchés partout. Et si on s’éternise, on risque de terminer dans un cellule", prévient ce frère El Bakraoui, qui avait piloté à distance le coup d'envoi des attentats parisiens, par téléphone. Ibrahim El Bakraoui justifie son djihad pour se venger "des bombes qui tombent sur nos écoles" , et il appelle à tuer des mécréants. Il déclare sur cette bande qu'il a prêté allégeance à l'Etat islamique en 2014, "mais bien avant dans mon coeur". Le lendemain, il se fera exploser dans les attentats de Bruxelles qui ont fait 32 morts et des centaines de blessés.

Najim Laachraoui, l'artificier fera aussi partie des kamikazes du 22 mars 2016. Ce sera la fin de la cellule franco-belge, conclut l'enquêteur belge. Puis il projette sur grand écran un courrier attribué à Salah Abdeslam. Dans cette lettre signée Abu Abderrahman, il est écrit, sic : "Bien que j'aurai voulu être parmi les shahid [martyr], Allah en a décider autrement [...] et j'ai réussi à rejoindre le reste des frères car il y avait un défaut dans ma ceinture". La lettre s'achevait ainsi : "J'aimerais juste pour l'avenir être mieux équipé avant de passer à l'action". Sous l'écran déployé au-dessus de la cour, assis dans son box, l'accusé Abdeslam écoute et regarde en silence, mains croisées. Puis son avocate, Me Olivia Ronen se lève, et regrette qu'on n'a pas lu l'entièreté des courriers attribués au dernier membre encore en vie des commandos parisiens. Alors la jeune avocate lit d'autres passages, dans lesquels Abdeslam a écrit à sa petite soeur Myriam, et à leur mère, qu'il les aime.

Jeudi, la cour entendra la juge belge Isabelle Panou qui a mené l'essentiel de cette enquête en Belgique, et interrogé la plupart des accusés de ce procès des attentats du 13-Novembre. Retrouvez tous nos articles consacrés au compte-rendu, jour par jour, du procès des attentats du 13 novembre 2015 dans notre dossier spécial.