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Procès 13-Novembre, jour 129 : "Papa, je crois que j'ai marché sur des corps"

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Frédérique Giffard fait partie des avocats de parties civiles qui ont plaidé ce lundi 30 mai
Frédérique Giffard fait partie des avocats de parties civiles qui ont plaidé ce lundi 30 mai
© Radio France - Valentin Pasquier

Les plaidoiries des avocats de parties civiles se poursuivent, par thèmes. Parmi les plaidoiries les plus marquantes de ce lundi, celles d'avocats sur l'amour et les enfants, les 69 orphelins du 13-Novembre.

"Viens, suis-moi, je te tiens, ferme les yeux, surtout ne regarde pas, t'inquiète pas, tu vas t'en sortir", commence Me Frédérique Giffard, d'une voix émue, les joues rouges. L'avocate de parties civiles plaide pour les amoureux, "il y avait des tas d'amoureux ce 13-Novembre". Il y a eu ce soir-là "des tonnes de je t'aime". Des "je t'aime, tu es la femme de ma vie, tu es l'homme de ma vie". Et elle commence à égrener des noms de couples, tombés côte à côte sous les balles des terroristes. Lamia et Romain, Priscilla et Manu, ou Marie-Aimée et Thierry. Puis Me Giffard parle des couples séparés par la mort. "Parfois, celui qui est mort a protégé celui qui est vivant", rappelle-t-elle.

D'autres ont survécu ensemble. Il y avait ce soir-là des couples mariés, des couples remariés, des couples homosexuels. Et "des amours secrètes, des premiers rendez-vous, des mariages prévus, des remariages prévus, on attendait des enfants", dit Frédérique Giffard. Elle décrit l'après, sans l'autre qu'on aime, ou avec l'autre cabossé, blessures visibles ou invisibles. Elle s'emporte contre les accusés qui n'ont pas pris de recul avec la mort des terroristes en martyrs au nom de Daech, "mort grotesque". Elle se tourne vers le box, fixe les quatorze accusés présents, et laisse sa place à sa consoeur Helena Christidis.

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Les plaidoiries pour les 69 orphelins du 13-Novembre

"Deux syllabes que 69 enfants ne prononceront plus jamais", commence Me Christidis d'une toute petite voix. "47 ne diront plus jamais Papa, 20 ne diront plus jamais Maman, et deux ne diront plus jamais ni Maman, ni Papa". L'avocate énumère des prénoms : Iris, Hector, Mathilde, Emilie, Micha, Tamia, Kevin, Sami, Elsa et les autres. Elle cite aussi Gary, 9 ans, et sa petite soeur Thelma, qui était dans le ventre de leur mère le soir des attaques. Gary, en novembre 2015, avait tout de suite "fait la liste des choses qu'il ne ferait plus avec son père", ce père que Thelma n'a pas connu. Me Christidis parle d'un autre bébé, pas encore né le soir du 13-Novembre : Gabriel.

Les plus jeunes ont donc six ans. Tous ces enfants sont des orphelins du 13-Novembre. L'avocate dit la difficulté, voire l'impossibilité de "se souvenir de l'odeur d'un père, de la chaleur d'une mère, se souvenir d'une voix". Elle décrit en vrac les ravages des attentats pour les enfants victimes directes, les orphelins et ceux qui ont vu rentrer à la maison un parent survivant mais changé à jamais par les atrocités de ce soir-là. "Etre enfant victime du terrorisme, c’est un mois et demi sans câlin de ce père qui a peur de la mort. C’est faire des dessins de ses parents avec des visages tristes et apeurés, plein de stupeur. C’est imaginer mettre du miel dans les cheveux du méchant parce que ça colle. C’est Charlie et cette question quotidienne : tu rentres bien ce soir papa ?"

Me Christidis raconte ces enfants que leurs copains ne comprennent pas. Ces enfants qui se sont parfois entendus dire : "Ça fait six mois que ton père est mort, tu peux arrêter de faire la tête ?" Des enfants parfois très jeunes et déjà sous anxiolytiques. L'avocate se tourne elle aussi vers les accusés, sévère : "Messieurs les accusés, vous avez contribué à ces tueries de masse. 69 orphelins et des centaines d’enfants de survivants, marqués à vie, devenus hélas adultes bien trop tôt". Elle parle aussi du petit Eliott, parti au concert des Eagles of Death Metal avec ses deux frères et rentré à la maison avec un seul des deux.

Et dans sa plaidoirie si humaine, elle se désole aussi pour "tous ces enfants dans les camps de l'État islamique", enfants qui avaient été emmenés par leurs parents ayant rejoint Daech, et qui sont désormais retenus derrière des barbelés dans des camps du Kurdistan syrien. Des enfants pour lesquels plusieurs victimes de ce procès se sont clairement engagées, demandant à Emmanuel Macron de les rapatrier. Arthur Dénouveaux, rescapé du Bataclan, président de Life For Paris et Philippe Duperron, président de 13Onze15 se sont publiquement exprimés récemment pour un traitement humain de ces enfants de djihadistes, et leurs voix résonnent en écho dans la plaidoirie de Me Christidis. Elle termine en citant les prénoms de plusieurs enfants d'accusés. "Messieurs les accusés, vos enfants n’ont pas demandé à naître dans ce monde dans ce monde que vous avez empli de terreur", conclut-elle.

"Cette soirée a bouleversé son enfance"

Me Léa Capiaux plaide pour Milan, qui le soir du 13 novembre 2015 au Bataclan, a dit à son père : "Papa, je crois que j'ai marché sur des corps". Des mots insoutenables, et encore plus pour un enfant. Milan avait 10 ans le soir des attentats. "A 10 ans, on ne connaît que des premières fois, et c’était le premier concert de Milan. Quand les tirs ont commencé, il a cru à des pétards. Son père l’a collé au sol". Ils ont survécu tous les deux, recroquevillés pendant une heure et demie au fond d'un couloir, devant la porte des toilettes que des spectateurs apeurés avaient refusé de leur ouvrir. Ce soir-là, Milan "aurait dû découvrir la musique, il a découvert la terreur, la peur de voir son père mourir", souligne son avocate. Elle conclut : "Cette soirée a bouleversé son enfance. Leur vie est bouleversée à jamais".

Puis c'est l'avocate de Sami, qui s'approche de la barre, pour clore les plaidoiries sur l'enfance. Sami qui avait 13 ans, quand sa maman, Marie-Aimée, est morte assassinée par des terroristes sur la terrasse de La Belle Equipe. Sami est resté "debout" pour "se construire et ne pas devenir uniquement une victime des attentats", explique Me Valérie Harif. Sami qui a dû se construire "une armure pour continuer entendre les autres prononcer le mot Maman". Sami qui comme tant d'autres a dit : "Je ne serai plus jamais le même". Sami qui "ne peut comprendre cette mort qui n’a pas de sens", dit-elle. Elle parle du "profond désespoir" du jeune homme, désormais âgé de 19 ans.

Face à la cour, à quelques mètres du box des accusés, l'avocate raconte que Sami est "pour l'instant devenu serveur". Et elle se demande s'il n'a pas choisi ce job pour être chaque jour "en terrasse avec sa mère". Sur un banc de la salle d'audience, Sami pleure. Moment d'une infinie tristesse au 129e jour de ce procès des attentats du 13-Novembre. Jour marqué aussi par cette phrase maintes fois répétée : "Vous n'aurez pas ma haine". Ces mots, ce sont ceux qu'Antoine Leiris avait écrits à l'adresse des terroristes, quelques heures après avoir appris la mort de sa femme Hélène Muyal-Leiris, la femme de sa vie, la mère de leur fils, Melvil. "Vous n'aurez pas ma haine", texte si puissant devenu un livre, et une phrase associée au 13-Novembre, comme "Je suis Charlie" est associé à janvier 2015.

Ce 13 novembre 2015, Melvil était un bébé de 17 mois. Ce soir-là, se désole l'avocat de l'enfant et de son père, Melvil a perdu "une mère si belle, si tendre, dont les baisers guérissent les chagrins". Mais malgré les accusés,"Hélène-Luna Muyal-Leiris a laissé derrière elle une lumière : la lune, son 2e prénom, qui éclaire". La lune qui est "un astre, la dernière lumière avant de voir le jour" conclut l'avocat, citant Antoine Leiris.

Le procès reprendra demain à 12h30, avec d'autres plaidoiries d'avocats de parties civiles.

Retrouvez ici tous nos articles consacrés au compte-rendu, jour par jour, du procès des attentats du 13 novembre 2015 .