Procès 13-Novembre, jour 130 : “Comme si la salle des pas perdus était devenue la salle des liens retrouvés"

Publicité

Procès 13-Novembre, jour 130 : “Comme si la salle des pas perdus était devenue la salle des liens retrouvés"

Par
Me Victor Edou, lors de sa plaidoirie
Me Victor Edou, lors de sa plaidoirie
© Radio France - Valentin Pasquier

Au procès des attentats du 13 novembre 2015, les plaidoiries de parties civiles se poursuivent avec la fin de la plaidoirie collective, qui a regroupé une centaine d’avocats, sur des thèmes comme la solidarité, la place des forces de l’ordre ou le sens du procès.

Ce sont les dernières thématiques que se sont partagés les avocats de parties civiles qui ont choisi de participer à la plaidoirie collective. Une dernière journée - avant celles des autres avocats qui ont préféré plaider à part - Sorte de patchwork très inégal et qui a souvent semblé trop long. Il faut dire qu’avant cela, il a fallu attendre. Longtemps. Attendre dix des accusés qui refusaient de comparaître, par solidarité avec Muhammad Usman “qui doit avoir un suivi médical et s'impatiente par rapport à la date de ce suivi”, a indiqué le président. Alors la cour a attendu. A finalement vu Farid Kharkhach remonter dans le box, aux côtés de Mohamed Amri. Le président a tenté de rassurer: “ on fait en sorte d'accélérer cette prise de rendez-vous. Depuis ce matin, je suis sur ce sujet ."

Puis l’audience a repris. Et la cour a écouté plaider sur la solidarité, le rôle des forces de l’ordre, les traumatismes vicariants, la liberté de changer de vie, les mots du 13-Novembre ou encore les oubliés du procès. Il y a des avocats dont les mots ont résonné fort, ceux dont les mots ont sonné creux, ceux qui ont hésité à plaider devant ce box déserté. Ceux qui ont reporté leur plaidoirie à “plus tard”.

Publicité

Alors il était tard lorsqu’est venue l’heure de la conclusion. À voix multiples, elle aussi. Pour dire le sens de ce procès pour les 2400 parties civiles. Me Constance Dewavrin, sur cette “plaidoirie chorale et peut-être que certains ont trouvé que la chorale a chanté un peu faux par moments. Peut-être qu'il y a eu un peu trop d'échos. Mais nos confrères se sont soutenus les uns les autres parce que nous avons tous porté la responsabilité de clients qui ne sont pas les nôtres". Me Ludovic De Villele sur la nécessité d’un verdict pédagogique, “pour que chacune des parties civiles puisse comprendre le sens et la portée de votre arrêt. Ce travail c'est le supplément d'humanité que la cour doit à toutes les victimes." Et puis, les mots de Me Victor Edou, sur ce que ce procès a été pour les victimes et au-delà. Plaidoirie rassembleuse que nous avons choisi de publier en intégralité.

Monsieur le Président, Mesdames, Monsieur de la Cour,

"Pour conclure, mes confrères et moi, nous tentons de répondre modestement à cette question fondamentale, de l’utilité et du rôle de ce procès pour les parties civiles. Maître Dewavrin vous l’a exposé, les parties civiles ont beaucoup attendu de ce procès pour comprendre. Mais nous pensons que le rôle du procès va bien au-delà. Hugo Micheron l’a dit à cette barre : "le procès est au-delà de la question judiciaire, l’occasion de discuter, de faire débat, de faire société". La justice doit permettre de renforcer la cohésion de la communauté, et doit nous permettre de vivre ensemble. La manière dont on juge dit beaucoup de notre société, et je crois que c’est ce que nous avons réussi ici. Quand d’autres pays n’ont jamais su offrir une réponse judiciaire digne et démocratique à la violence des attentats, l’Europe a fait le choix de juger les terroristes, dans le respect de la règle de droit. Là où l’Amérique a décidé de magnifier des héros, plutôt que de juger des responsables, nous pouvons glorifier la Justice comme valeur commune.

Tout d’abord ce procès, par les moyens mis en œuvre est une magnifique réponse à la violence des faits commis. Les parties civiles ont été particulièrement émues lorsqu’elles se sont pour la première fois rendues au sein de cette salle. Elles ont pour la première fois eu le sentiment que nous sommes collectivement à la hauteur de l’enjeu, qu’un lieu a été créé pour elles, pour les accueillir et recueillir leur parole. Cela tranche avec la violence du parcours des victimes depuis le 13 novembre face aux institutions avec les traitements reçus à l’institut médico-légal, la violence des procédures devant le fonds de garantie, et l’indélicatesse de certains journalistes lors des réunions aux Invalides. La réponse sociale et judiciaire et les moyens mis en en œuvre pour créer ce lieu de justice ont été à la hauteur de l’enjeu. Durant cette audience, l’accueil quotidien qui a été fait aux parties civiles par les gilets roses, la mise à disposition de psychologues, la protection vis-à-vis des sollicitations de la presse, beaucoup de ceux qui n’osaient pas venir ici ont, grâce à cela, franchi les portes du palais sans appréhension. Il faut ici saluer le remarquable travail de Julien Quéré et qu’il soit conscient de la reconnaissance des parties civiles. Certains commentateurs ont parlé de "cocon", regrettant manifestement les précautions et l’attention portée aux parties civiles. Je crois que ces précautions ne sont pas un quelconque aveu de vulnérabilité bien au contraire, prendre soin de nos frères et sœurs blessés et meurtris démontre au contraire la force et la puissance de notre système.

Ce procès est aussi la démonstration du fonctionnement d’une forme d’Etat de droit. Beaucoup de parties civiles vous l’ont dit à cette barre : "vous représentez l’État de droit face à la barbarie". Monsieur le Président, nous avons tous été marqués par vos premiers mots rappelant que ce procès devait avant tout obéir à la norme. Et la norme c’est avant tout le procès équitable. Comme l’a indiqué Maître Frédérique Giffard, les accusés sont particulièrement bien défendus, par de jeunes et talentueux confrères qui ont pu je crois user de l’indépendance, de l’irrévérence et de l’impertinence nécessaires à l’exercice des droits de la défense. Je ne vous cache pas que cet exercice n’est pas toujours bien compris par nos clients. Lorsqu’après avoir subi toute une journée les outrances de l’un des accusés, certaines parties civiles ont mal réagi en applaudissant ironiquement, et que la défense a cru à ce moment devoir quitter la salle, oui cela a été mal vécu. Lorsque certains accusés ont décidé de se murer dans le silence, ou de ne pas monter à l’audience, oui cela été mal vécu par des PC venues chercher des réponses et des explications. Lorsque la défense a maladroitement demandé à ce que des témoignages audios et vidéos de victimes soient écartés des débats, oui cela a été mal vécu. Mais il nous appartient à nous avocats de parties civiles qui portons la même robe de l’expliquer à nos clients : l’exercice de ces droits fondamentaux est notre victoire face au totalitarisme.

La réussite de ce procès, c’est également d’avoir su recueillir la parole des parties civiles, et d’ainsi leur redonner leur place et d’avoir pu les légitimer. Nous avons vécu sept semaines de dépositions qui nous ont tous changés à jamais. Croyez-moi nous nous sommes tous demandé comment pouvoir, nous avocats, ajouter quelque chose à ce qui déjà été dit avec tant de force et de beauté par les victimes qui ont été entendues. Ce procès a permis de mettre la parole des rescapés et des endeuillés au centre, les victimes sont venues ici déposer leurs souffrances, et surtout leurs espoirs à la barre. On ne peut pas dire que cela guérit mais cela a une place incontestable dans leur parcours et dans leur reconstruction. Cela a une place notamment parce que ces prises de parole ont permis aux parties civiles de se sentir moins seules. Grâce à cette audience, certaines parties civiles ont pu passer du "je" au  "nous", et s’il est illusoire de croire à l’existence de la "grande famille" des parties civiles, nombre d’entre elles ont pris conscience de la dimension collective de leur souffrance.

Enfin Monsieur le Président, Mesdames, Monsieur de la cour, ce procès a eu un effet et une vertu que nous n’anticipions peut-être pas. Cette audience a permis de créer des liens extraordinaires, comme si cette salle construite dans la salle des pas perdus, était devenue la salle des liens retrouvés. Cédric vous l’a dit à cette barre : "ayant fait le deuil de la vérité, il reste cela : l’expérience humaine". Il y aurait des dizaines d’histoires à vous raconter sur ces liens qui se sont créés et que vous ne voyez sans doute pas. Il y a Laura, rescapée du Bataclan, qui a reçu six impacts de balles et qui a retrouvé dans cette salle le pompier qui l’avait évacuée, qui lui a tenu la main pour ne pas qu’elle ne parte. Il y a ces rescapés du Bataclan qui ont pu rencontrer des familles endeuillées pour leur expliquer que leur enfant était décédé sans souffrance. Il y a les excuses formulées par un rescapé à une famille d’avoir couru et chercher la fuite, sans avoir pu porter secours. Il y a ces étreintes entre parties civiles à chaque suspension, et ces amitiés qui ont pu naître comme si l’on se connaissait depuis toujours. Il y a aussi ces nombreux verres échangés aux Deux Palais et à l’Annexe, entre les différentes parties aux procès. Il y a ce soir du mois de décembre où nous nous sommes attablés avec des parties civiles, les avocats généraux, et des avocats de la défense. Il y a les formidables caricatures de Baboo qui chaque soir nous font sourire de tous les côtés de la barre. Il y a ces mots, ces gestes échangés, chaque jour avec messieurs Oulkadi, Chouaa et Attou. Monsieur Oulkadi dans une audition bouleversante qui nous explique que grâce à cela il redevient "Ali". Le temps long a permis cela, recréer des liens et se dire qu’au milieu de la violence et du néant il y a de belles histoires qui peuvent voir le jour. C’est une forme de justice restaurative.

Alors évidemment le procès ce n’est pas que cela, mais c’est aussi ce que l’on a envie de retenir. Je ne sais pas si cette salle est le "pays dans lequel nous voudrions vivre", mais ces moments passés ensemble de dignité, d’humanité, et de fraternité sont de loin la meilleure réponse que nous pouvions offrir à la barbarie terroriste."

Retrouvez ici tous nos articles consacrés au compte-rendu, jour par jour, du procès des attentats du 13 novembre 2015 .