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Procès 13-Novembre, jour 146 : “Mohamed Abrini n'a jamais cessé de douter !"

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Plaidoirie Me Marie Violleau pour l'accusé Mohamed Abrini
Plaidoirie Me Marie Violleau pour l'accusé Mohamed Abrini
© Radio France - Valentin Pasquier

Ce jeudi 23 juin a marqué l'avant-dernier jour des plaidoiries de la défense au procès des attentats du 13 novembre 2015. Ce sont les deux avocats de Mohamed Abrini qui ont plaidé, dans l’espoir que la cour ne condamne pas à perpétuité “celui qui a douté”.

“Jamais, nous n’oublierons ces souffrances”. Celles des victimes, qui ont défilé à la barre, par centaines à ce procès des attentats du 13-Novembre. “C'est sincère. Et maintenant, je vais vous parler un peu de Mohamed Abrini", commence Me Marie Violleau, qu’on a souvent vu révoltée à l’audience. "Serrer sa mère dans ses bras à l’abri des regards, respirer l’odeur de sa cuisine, entendre le vol des oiseaux, border son gamin qui vient de s'endormir, voir l’océan, courir, voir l’horizon, tout ça c'est terminé pour lui", dit-elle. Et un grand silence se fait dans l’immense salle d’audience. Sur les bancs des victimes, des orphelins, des parents endeuillés. Dans son box, l’accusé Abrini a ses yeux ronds écarquillés.

"Il est là le point de bascule, le départ et la mort [de son] frère"

“Il essaie de rester digne avec virilité”, poursuit son avocate aux longs cheveux châtains. Elle dit qu’au premier jour du procès, quand on a sorti Abrini de son isolement et qu’il a regardé au fond de la salle, “c’était la première fois qu’il pouvait voir aussi loin depuis six ans”. Il lui a alors soufflé : “Marie, j’ai des veines avec du sang qui coule dedans”. Elle tente de le résumer à l’audience : “Il a essayé de porter des chemises quand c’était possible, qu’elles étaient propres et un peu repassées. Il respecte cette institution, la cour d’assises. Et pourtant, il a peur. Il a peur de lui-même.” Elle demande comment c’est possible, après 70 mois d’isolement, “de communiquer normalement, comprendre les mots des érudits en robes noires ou rouges ?” Elle évoque ses “frasques” aussi. Abrini a pu être un accusé bavard et dissipé, elle y reviendra. Mais d’abord se fâche contre le réquisitoire du parquet national antiterroriste, qui a requis une peine de réclusion criminelle à perpétuité avec 22 ans de sûreté, “sans un mot” sur la personnalité de l’homme qu’elle défend, “Abrini, le clair-obscur, l’imprévisible”.

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Pour le défendre, elle le raconte d’abord enfant. Dans la chambre de Molenbeek, qu’il partageait avec son petit frère Souleymane, “le bruit de l’autre qui respire, les soupirs qu’on entend quand ça ne va pas, le grand qui protège le petit”. Ce frère qui fréquente la mosquée voisine dès ses 14 ans. Qui part en Syrie avec Abdelhamid Abaaoud. Mohamed Abrini l’apprend alors qu’il est en prison pour des histoires de droit commun. Puis un jour, on l’informe de la mort de ce petit frère. Me Violleau plaide la douleur de son client. Elle plaide que “quand le frère disparaît, vous avez envie d'aller le chercher, je ne dis pas ça pour vous émouvoir, c'est comme ça que ça marche un homme !" Elle clame que “pour juger, il faut comprendre. Il est là le point de bascule : le départ et la mort du frère”.

Ainsi, elle justifie le départ en Syrie de Mohamed Abrini, pour se recueillir sur la dépouille de son frère. Là-bas, plaide-t-elle, il croise Abaaoud, qui lui demande un service pour récupérer de l’argent en Angleterre. Un voyage à Manchester qui pour elle n’était pas un repérage pour un attentat dans un stade, c’est “une aberration !” Et sur les dix éléments à charge retenus contre Mohamed Abrini, elle tente d’en démonter la moitié, évoquant des bornages téléphoniques ou des témoins peu fiables.

"Il ne tiendra pas de kalachnikov"

Même si Abrini est coupable d’avoir aidé la cellule (“vous allez le juger coupable, il va être condamné, il le sait, il assume”, dit-elle), elle demande aux magistrats de ne jamais oublier qu'il  ”n’a pas cessé une seule seconde de douter”. Ce doute qui a abouti à son départ précipité, vers minuit, dans la nuit 12 au 13 novembre, après avoir accompagné les trois commandos terroristes en région parisienne. A l’audience, Mohamed Abrini avait fait pour la première fois des révélations sur sa mission, disant qu’il était “prévu pour le 13”. Un gilet explosif lui était dévolu. Mais il a donc fui, la veille, de la planque de Bobigny, repartant précipitamment en Belgique en taxi. Une fuite qui a “semé la zizanie” dans la cellule. Un renoncement essentiel pour elle. Elle martèle : "Il se fait la malle, il claque la porte, ne tiendra pas de kalachnikov, il n'ira pas tirer sur les terrasses, il n'enfilera pas de gilet explosif le 13-Novembre, il ne tuera personne, il rentre chez lui".

Chez lui, c’est donc à Molenbeek, quartier de Bruxelles où ont grandi un certain nombre d’accusés du box. Un avocat aussi, l’autre avocat de Mohamed Abrini, Me Eskenazi, qui s’avance à son tour vers la barre, et choisit de plaider avec humour. Il fait des blagues, dit quelques gros mots, et résume le Molenbeek de son enfance, celui de “la fraternité”, celle qui a conduit certains accusés dans ce box ou sur des strapontins, selon lui. Il plaide aussi les liens entre Abrini et Abaaoud à travers le prisme de la fraternelle amitié. Il plaide “le conflit de loyauté”. Il dit que “pour nous, Abaaoud est un grand criminel, mais pour Mohamed, c’est celui qui a tenu la main de son frère”. Me Eskenazi appelle Abrini par son prénom, et avec l’accent arabe. Me Eskenazi, qui a aussi fait projeter une photo d’Abaaoud, tout sourire, au bord de l’eau, aux côtés du petit frère de Mohamed Abrini en Syrie.

Me Stanislas Eskenazi plaide pour l'accusé Mohamed Abrini.
Me Stanislas Eskenazi plaide pour l'accusé Mohamed Abrini.
© Radio France - Valentin Pasquier

L'avocat plaide aussi la lâcheté d’Abrini, qui a donc fui la planque de Bobigny la veille du 13-Novembre, et a abandonné le chariot qu’il poussait avec sa bombe à l’aéroport de Zaventem quatre mois plus tard, le 22 mars 2016. Me Eskenazi achève sa plaidoirie en demandant comme juste peine trente ans de réclusion criminelle, mais pas la perpétuité. Il supplie la cour de se souvenir des paroles d’Abaaoud à Mohamed Abrini en 2015 : “Si tu n’y vas pas, tu finiras ta vie en prison". L’avocat belge implore la cour de le faire “mentir” !

Me Marie Violleau, elle, a terminé avec des mots puissants sur la perpétuité. "La perpétuité, c'est enlever le morceau de ciel entre les barreaux de la cellule, c’est prendre un homme et le ramener au statut animal, c’est condamner l'esprit à jamais”. Elle demande à la cour de ne pas oublier qu’avec Abrini, “l'Etat islamique a failli. Abrini a toujours douté, jusqu'à ne pas y aller". Elle estime que la perpétuité, "c’est trop pour un type capable d'écrire un vers dans un box, sur un petit morceau de papier avec dix gendarmes derrière lui". Car dans la brillante plaidoirie de Me Marie Violleau, on a découvert que l’accusé Mohamed Abrini lisait Baudelaire.

Les dernières plaidoiries de la défense auront lieu ce vendredi avec Me Olivia Ronen et Me Martin Vettes, les deux jeunes avocats de Salah Abdeslam.

Retrouvez tous nos articles consacrés au compte-rendu, jour par jour, du procès des attentats du 13 novembre 2015 ici .