Publicité

Procès 13-Novembre, jour 24 : "Je vous en veux, à mort ! On vous a rien fait, nous ! "

Par
Luciana, la mère de Valeria, morte le 13 novembre 2015 au Bataclan.
Luciana, la mère de Valeria, morte le 13 novembre 2015 au Bataclan.
© Radio France - Valentin Pasquier

À la barre ce mercredi, une mère éplorée venue d'Italie, qui a perdu sa fille au Bataclan. Et des rescapés, vivants mais qui ont raconté leurs traumatismes profonds, sur eux et leurs très jeunes enfants.

C'est une madre qui s'avance la première à la barre ce 13 octobre, au vingt-quatrième jour de ce procès des attentats du 13 novembre 2015. Luciana est venue d'Italie pour témoigner, en mémoire de sa fille Valeria, morte à 28 ans au Bataclan. "Valeria était une source de bonheur, nous allons la pleurer à jamais." Valeria terminait un doctorat en démographie à La Sorbonne. Elle vivait en France depuis 2009. "Je souhaite que mon témoignage ainsi que celui de toutes les autres personnes permette que la douleur et souffrance des victimes entrent dans l’Histoire", conclut cette mamma italienne, très sobre, très digne. Avant de retourner s'asseoir, Luciana dit à la cour qu'elle vient régulièrement à Paris déposer une fleur devant le monument érigé en mémoire des victimes du Bataclan, dans le square juste en face de la salle de concert, "c'est le petit jardin le plus moche de Paris, mais c'est pas grave".  

Une seule pensée obsédante : ses enfants

Stéphanie, 42 ans, longs cheveux blonds se résume en deux mots : "blessée psychiquement". Stéphanie, grande femme aux épaules rondes, était au Bataclan avec son conjoint, le père de ses deux enfants. Elle a vu l'un des terroristes tirer "en rafales dans la fosse", avec "froideur". Il lui a même semblé le voir sourire. Elle s'est allongée au sol, comme tout le monde. Avec cette impression que son cœur allait exploser, que son cerveau se déconnectait. Près de la scène, un homme blessé lui demande de l'aide. Stéphanie tente de le soulever, sans réussir, et "mon conjoint m'a dit : viens on y va !" Elle ajoute : "ce moment nous a hantés". 

Publicité

Stéphanie réussit à se cacher dans une loge, avec le bassiste des Eagles of Death Metal. Et là, elle ne pense plus qu'à ses deux enfants, son fils de trois ans et sa fille de cinq mois, qu'elle a déposés chez ses parents avant ce concert en amoureux. Dans sa cachette, Stéphanie n'ose pas écrire à sa mère qu'elle l'aime. "Je me suis dit qu'elle le savait déjà et que ce message allait l'inquiéter". Pendant les trois heures durant lesquelles elle a cru mourir, elle n'a été obsédée que par une seule pensée, "l’angoisse de ce que mes enfants allaient devenir sans moi". Stéphanie se répète qu'elle ne veut pas mourir. Surtout pas à cause "de psychopathes stupides, ils n'étaient pas plus forts que nous, ils avaient juste des armes". 

"Il nous dessinait avec des yeux immenses"

Quand la police la libère avec son mari, Stéphanie est soulagée de vivre, mais confrontée aux images d'horreur. D'abord elle voit "une tête", celle d'un terroriste tué dans l'assaut final de la BRI. Puis, près du bar, "des corps les uns sur les autres, un charnier". Quand elle retrouve ses enfants, Stéphanie n'est plus la même, ni elle, ni son mari. Et leur aîné en souffre toujours aujourd'hui. Depuis le 13 novembre 2015, son fils est suivi par un pédopsychiatre. Le psy lui demande des dessins. "Il nous dessinait avec des yeux immenses". Des yeux emplis de stupeur. "Mais ils n'ont pas gagné et j'attends que ceux qui dans ce box sont encore dans une logique meurtrière soient mis hors d’état de nuire", prévient Stéphanie.

François-Dominique à la barre de la Cour d'assise spéciale à Paris ce 13 octobre.
François-Dominique à la barre de la Cour d'assise spéciale à Paris ce 13 octobre.
© Radio France - Valentin Pasquier

François-Dominique résume sa "super année 2015". Il avait trente ans, venait de demander sa petite amie en mariage, travaillait dans un cabinet d'avocats d'affaires. Et ce vendredi 13 novembre, son année 2015 a basculé. Il était seul au concert, a vu les terroristes, s'est caché sous la table de mixage, a paniqué avant de trouver "l'instinct de survie" qui le fera ramper jusqu'à trouver la sortie de secours. Puis courir et attraper un bus. Il a ensuite sauté dans un taxi jusqu'à chez lui, près de Pigalle. François-Dominique sort de sa poche le billet avec lequel il a voulu payer le taxi ce soir-là, dans un état second, tremblant de tout son corps. 

Il tremblait si fort qu'il a déchiré le billet au moment de payer, s'est dit qu'il allait le garder pour l'encadrer, et finalement, le montre à la cour. "Le billet est tâché de sang", dit François-Dominique, soudain ému à la barre. Il énonce distinctement à haute voix : "Le billet est tâché de sang et je ne sais pas si c'est mon sang". François-Dominique fond en larmes, emporté par l'émotion. "Je suis papa aujourd'hui et la naissance de mon fils est la chose la plus extraordinaire qui me soit arrivée. Je n'ose pas imaginer une seule seconde la douleur des papas et des mamans qui ont perdu un enfant", pleure-t-il. Il se racle la gorge, et la voix nouée, il conclut : "J'ai de la chance, ma vie est encore plus belle aujourd'hui".

"Je vous en veux, à mort ! "

Annaig arrive à la barre, petite robe noire, longs cheveux, grandes lunettes cerclées de doré. Annaig vient parler pour deux. Laurent, son chéri, qui n'a pas pu venir témoigner aujourd'hui. Ils ont une fille. Qu'ils avaient laissée en babysitting le temps du concert des Eagles of Death Metal ce 13 novembre. Cette enfant avait alors deux ans. Ses parents étaient heureux, dansaient à ce concert rock. Puis à 21h47, il y a eu les tirs, le "visage jubilatoire" d'un terroriste. Annaig est "coincée" sous des corps. Son conjoint "perd pied". Elle souffle dans son oreille pour le réconforter, "j'ai fait la respiration de la femme enceinte". Il lui fait ses adieux, désespéré. Elle n'a qu'une idée fixe en tête : "Faut qu'on se barre, on a un petit bout de chou". 

À eux deux, ils réussissent à courir hors du Bataclan. Annaig a eu "les dents qui faisaient des castagnettes", pendant des heures, des jours. Elle raconte à la barre qu'ils sont auditionnés au 36, quai des Orfèvres avant de rentrer chez eux le lendemain. Annaig, de toute façon, avait peur de retrouver sa fille dans cet état second, profondément traumatisée. Elle détaille l'après 13 novembre. Le stress post-traumatique est tenace. "Je voyais des terroristes partout avec des kalachnikov". Annaig parle d'une voix calme. Et soudain, se tourne vers le box des accusés, mouvement lent. Elle les fixe, les quatorze accusés présents à ce procès, onze dans le box vitré, trois assis sur des strapontins. "Je vous en veux, à mort ! On vous a rien fait, nous ! On n'était même pas au courant, la Syrie, Daech. Je vous en veux. Terrible !" 

Annaig a ses yeux plantés dans ceux des accusés. Le président la rappelle à l'ordre, car l'ordre dans un procès d'assises, veut qu'on ne s'adresse qu'aux magistrats de la cour, les magistrats qui interrogent et jugent. "Adressez-vous à la cour, madame", lui demande le président Périès. Et Annaig fond en larmes. "Pardon, j'ai dérapé. Mais je suis en colère". Elle pleure, sans pouvoir s'arrêter. "J'ai honte de pleurer, je voulais rester droit dans mes bottes". En larmes, Annaig évoque son enfant, sa fille qui souffre de stress permanent aujourd'hui. Sa fille de huit ans qui a été "déscolarisée" l'an dernier. Mais Annaig dit qu'elle va continuer à se battre. "Quoiqu'il arrive, j'irai jusqu'au bout. Ils ne m'auront jamais"