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Procès 13-Novembre, jour 37 : Abdeslam affiche un calme surprenant

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Salah Abdeslam, au premier jour des interrogatoires de personnalité des accusés du procès du 13-Novembre.
Salah Abdeslam, au premier jour des interrogatoires de personnalité des accusés du procès du 13-Novembre.
© Radio France - Valentin Pasquier

Après un mois consacré aux témoignages des survivants et des endeuillés du 13-Novembre, la cour d'assises a commencé les interrogatoires de personnalité des accusés. Le premier d'entre eux par ordre alphabétique, Salah Abdeslam, a fait preuve d'un calme qu'on ne lui connaissait pas forcément.

"Bien, nous allons aborder les interrogatoires de personnalité, Monsieur Abdeslam, vous voulez bien vous lever s'il vous plaît, on commence par vous, c'est l'ordre alphabétique", dit le président Jean-Louis Périès, voix presque douce. À l'angle de l'immense box de verre, Salah Abdeslam, l'accusé le plus proche de la cour se lève, ôte son masque noir, laissant apparaître son épaisse barbe brune. Son cheveu est ras depuis la semaine dernière et commence à peine à repousser. Il s'est vêtu d'une chemise beige, sous un gros gilet de laine gris pâle.

L'accusé Abdeslam, celui sur qui tous les regards sont braqués depuis le premier jour, le seul membre encore en vie des commandos parisiens, prend une toute petite voix. Une petite voix qu'on ne lui connaissait pas vraiment, puisque dans ce même box, il avait laissé éclater des cris de colère dès le premier jour de ce procès, revendiquant aussi une position de combattant de l'État islamique. Le voilà au début de son interrogatoire, avec cette voix posée et sans agressivité, et il commence à répondre sans broncher à presque toutes les questions du président Périès. 

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Une enfance "très simple, j'étais quelqu'un de calme, gentil"

Le magistrat à la robe au col d'hermine l'interroge d'abord sur sa nationalité. En a-t-il une seule ou deux ? La confusion a pu exister. "Une seule", confirme Abdeslam. "Je suis d'origine marocaine, je suis né en Belgique, j'ai la nationalité française." Il explique que ses parents nés au Maroc sont d'abord arrivés en France, avant de partir vivre en Belgique. Il ne sait plus quand. Lui, en tout cas, a gardé la nationalité française.

Salah Abdeslam a eu 32 ans au début de ce procès. Il évoque sa fratrie, "je suis le quatrième d'une fratrie de cinq". Une petite sœur et trois grands frères, dont l'un, Brahim Abdeslam est l'un des kamikazes des attentats du 13-Novembre. Brahim Abdeslam s'est fait exploser au Comptoir Voltaire après avoir tiré sur les terrasses des 10e et 11e arrondissements de Paris avec deux autres terroristes. De ce frère, Salah Abdeslam va dire à la cour qu'il était son préféré, sans l'expliquer. "L’amour n’a pas de logique, je peux pas expliquer ça, c’est comme ça, peut-être qu’il s’est plus occupé de moi quand j’étais petit."

J'ai pas envie de m'étendre. 

"Comment s'est passée votre enfance ?", enchaîne le président. "Très simple, j'étais quelqu'un de calme, gentil", répond Abdeslam avec une voix d'enfant sage assez déroutante. Une bonne ambiance dans sa famille, dit-il. Qui perdure. "Et au niveau de votre scolarité ?" Salah Abdeslam assure qu'il était "aimé" de ses professeurs, "un bon élève", qui a suivi l'enseignement technique "pour avoir directement un métier". À 18 ans, il se met à réparer des tramways dans l'entreprise dans laquelle travaille son père, à Bruxelles. Le président lui demande pourquoi il a ensuite été licencié. "Parce que je suis rentré en prison." Mais "j'aimais bien travailler", jure-t-il. 

Le président a noté parmi les condamnations, une affaire de cambriolage avec Abdelhamid Abaaoud, coordonnateur présumé des attentats du 13-Novembre, mort dans l'assaut du RAID le 18 novembre 2015 dans une planque à Saint-Denis. Salah Abdeslam ne rechigne pas à dire qu'il connaît Abaaoud depuis qu'il a onze ans. Mais ajoute, "j'ai pas envie de m'étendre". Le président Périès lui parle de sa fiancée. "Avez-vous toujours des contacts avec elle ?" Salah Abdeslam dit que non. A-t-il d'autres relations amoureuses ? "C'est un petit peu personnel !", élude l'accusé Abdeslam pour ne pas répondre. Le président lui explique qu'on étudie précisément sa personnalité, mais n'insiste pas. Me Olivia Ronen, la principale avocate d'Abdeslam martèle qu'il ne faut pas insister sur cette question intime et qu'Abdeslam a droit au silence. "On est dans un état de droit", renchérit le magistrat, qui passe à une autre question. 

"Imprégné par les valeurs occidentales"

Le juge Périès enchaîne sur les visites en prison, où Salah Abdeslam est à l'isolement. "Vous n'avez de contact qu'avec votre famille, votre avocate, et c'est tout ?" "C'est tout", confirme l'accusé Abdeslam. Depuis son incarcération, après son arrestation en mars 2016 à Bruxelles, il voit sa mère, sa petite sœur et sa tante Habiba. En dehors de ces visites familiales, ses contacts avec les surveillants se limiteraient à "un bonjour au revoir". "Ça veut pas dire que je suis renfermé, si on discute avec moi, je discute." Abdeslam assure que s'il parle avec quelqu'un, "c'est deux semaines de mitard". Il dit qu'il passe parfois trois jours sans prononcer un seul mot. 

Le président plonge le nez dans ses notes et l'interroge sur un rapport pénitentiaire qui signale "en 2016, un refus de vous soumettre à une fouille intégrale, des mots déplacés". Amnésie d'Abdeslam. Le président poursuit : "En 2016, vous auriez traité les surveillants de SS et de chiens ? Puis en 2017, de mécréants ? Vous vous souvenez ? Et vous vous souvenez qu'à une période, vous pensiez qu'on souhaitait vous empoisonner ?" Salah Abdeslam, calme mais ferme, élude à nouveau, "je ne souhaite pas en parler". Le président lit une dernière note, datée de 2021 : "rapport de détention tout à fait respectueux'". Et il a des questions sur les activités sportives. "J'aime bien les sports de combat, et le foot", répond Abdeslam. Aucune autre activité, à part la promenade, dans une cour spéciale, à l'isolement. Il n'y croise donc jamais un autre détenu. 

Il y a un certain nombre de jeunes femmes qui vous écrivent ?

La cour enchaîne sur d'autres questions. Question du président Périès sur les verres que Salah Abdeslam commandait au restaurant. "Je suis né en Belgique, j’ai été imprégné par les valeurs occidentales", se justifie-t-il. Et ses soirées en boîte avec le co-accusé Amri, jusqu'en 2014 ? "Je dansais pas, je suis pas vraiment danseur", prétend l'accusé Abdeslam, qui fait alors rire la grande salle d'audience une première fois. Une des magistrates de la cour veut savoir s'il a déjà fait des demandes de mise en liberté depuis son arrestation en mars 2016 ? Aucune. Pourquoi ? "Parce que c’est difficile à imaginer que vous allez me lâcher", répond Abdeslam, yeux rieurs. Et des gens sur les bancs de la salle, rient, aussi.

Une autre juge le questionne sur le suivi psy qu'il a refusé en détention. "J'en avais pas besoin", balaye Abdeslam, qui parle d'une voix toujours aussi douce, depuis plus d'une heure. Un ton qu'il semble maîtriser, même face aux magistrates plus rudes que le président Périès dans cet interrogatoire. Et ce voyage en Ukraine début 2016 à l'époque de sa cavale ? "Si j’étais en Ukraine je serais pas revenu !", s'amuse Abdeslam. Un témoin l'avait à l'époque signalé là-bas, sans preuve. 

Un avocat général du PNAT, le parquet national antiterroriste, a lui une question sur les salles de jeux.  "J’étais pas addict, j’allais là-bas comme on va boire un verre", avance Abdeslam_._ Une autre avocate de parties civiles, voix doucereuse, insiste sur l'éducation qu'il a reçue. Occidentale, mais l'accusé Abdeslam ajoute qu'il a aussi été élevé dans une culture musulmane avec le prophète Mohamed. Et l'occident, ça lui évoque quoi, rebondit une autre robe noire. "Être un libertin sans se soucier de Dieu", résume Abdeslam. 

Me Jean Reinhart, l'avocat de l'association 13Onze15, qui a lui-même perdu un neveu au Bataclan, veut savoir si Abdeslam joue toujours aux échecs en prison. "J'ai arrêté", répond-il. Et affirme qu'il se passionne pour la lecture, et plus seulement le Coran, comme c'était le cas avant, précise-t-il. La prison où il dit qu'il aimerait apprendre, reprendre des études, étudier le français ou les mathématiques. Le président Périès lui demande s'il a pensé aux cours par correspondance ? En détention, à Fleury-Mérogis, dans sa cellule à part, Salah Abdeslam reçoit aussi de nombreux courriers et Me Chemla, autre avocat de parties civiles veut savoir ce que cela lui fait. "Ça me fait plaisir, c’est tout, quand la majorité des gens vous détestent", dit Abdeslam. Me Chemla, curieux : "Il y a un certain nombre de jeunes femmes qui vous écrivent ?" Abdeslam, qui pèse ses mots : "Ça arrive." 

"Décrivez-nous votre cellule" 

Arrive enfin le tour de ses avocats, la défense ayant toujours la parole en dernier. Deux avocats pour Salah Abdeslam. La première d'entre eux, Me Olivia Ronen s'avance à la barre, se tourne vers lui et l'appelle par son prénom : "Salah." Elle est la première à le nommer ainsi. Jusqu'à présent, chacun l'a appelé "Monsieur Abdeslam" ou Salah Abdeslam. Me Ronen aborde ses conditions de détention. "Vous dites ce que vous voulez, mais vous êtes placé à l'isolement, vous pouvez nous décrire votre cellule, votre quotidien ?" 

L'accusé Abdeslam se met alors à détailler sa cellule, "neuf mètres carrés, y a deux caméras de surveillance, je peux rien faire". Elle le guide dans ses réponses. Sa cellule, il ne peut pas en sortir. Sa cour de promenade, "elle est murée". Le président s'étonne : "Vous voyez pas le ciel ? Parce que moi je l'ai visitée !" Un bout de ciel à peine. Mais l'air serait à peine respirable dans le quotidien décrit par l'accusé Abdeslam et son avocate. Des trous ont d'ailleurs été faits à la perceuse dans le plexiglas pour laisser passer un peu plus d'oxygène frais. 

Vivre avec des caméras 24 h/ 24, moi je l’ai supporté, grâce à mon Seigneur, mais c’est quelque chose qui peut pousser au suicide.

Me Olivia Ronen demande à Abdeslam s'il sait que ses conditions de détention inédites en France, avec deux caméras qui le filment sans interruption dans sa cellule, peuvent désormais être appliquées à d'autres détenus. A ce jour, il est le seul à avoir ces conditions-là, parmi les détenus sous très haute surveillance. "J'espère que cela ne se reproduira pas pour les autres, parce que c'est injuste", dit Abdeslam. Il ajoute : "Vivre avec des caméras 24 h/ 24, moi je l’ai supporté, grâce à mon Seigneur, mais c’est quelque chose qui peut pousser au suicide. On les a placées pour m’empêcher de me suicider, mais y a aucune intimité, même les animaux ils sont pas traités comme ça !" 

Le deuxième avocat d'Abdeslam, Me Martin Vettes, prend le relais pour conclure. Lui, appelle son client "Monsieur", et lui demande s'il s'est plaint de ses conditions de détention ? "Non, j'aime pas me plaindre", répond Salah Abdeslam. Du tac-au-tac, le président fait remarquer à l'accusé Abdeslam qu'il s'était pourtant plaint dès le premier jour de ce procès, en disant qu'il était traité "comme un chien". Mais au 37e jour ce procès, lors de son interrogatoire de personnalité, Abdeslam, l'accusé mutique pendant cinq ans face aux juges d'instruction, puis revendicatif au début de ce procès, s'est montré aujourd'hui de la première à la dernière minute, d'un calme olympien.