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Procès 13-Novembre - jour 44 : "En réalité, on n’était pas préparés pour des attaques d’ampleur"

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François Molins pendant son audition
François Molins pendant son audition
© Radio France - Valentin Pasquier

Deux grands témoins se sont à nouveau succédé à la barre de la cour d'assises spécialement composée : celui qui était ministre de l'Intérieur au moment des attentats, Bernard Cazeneuve, et l'ancien procureur de la République de Paris, François Molins.

C’est de la justice de luxe”. C’est ainsi que le chercheur Hugo Micheron, entendu hier pendant plus de six heures, a qualifié ce procès. De la justice de luxe. De fait, jamais devant une cour d’assises n’a vu défiler un tel aréopage de personnalités à sa barre. L’ancien président de la République François Hollande la semaine dernière, une première. Aujourd’hui, les ministre de l’Intérieur et procureur de la République de Paris de l’époque se sont succédé à la barre.  Et une chose est sûre, Bernard Cazeneuve, costume marine et cravate à motifs verts, s’est longuement préparé pour cela. “Bonjour monsieur le Premier ministre”, l’accueille le président de la cour d’assises, en référence à sa dernière fonction. L’ancien ministre de l’Intérieur, sans notes, livre alors sa déposition spontanée, ainsi que le veut la règle devant la cour d’assises. Un propos liminaire chiffré, documenté, daté, dans lequel il s’emploie à déminer le terrain. Et surtout à défendre son bilan, “témoigner de ce que fut mon action”. 

"J'éprouve ce qu'ont éprouvé tous les Français devant leur écran"

Pour lui, la journée débutée par une série de réunions, poursuivie par un hommage aux collègues de Clarissa Jean-Philippe, policière municipale de Montrouge tuée lors des attentats de janvier 2015, bascule par un coup de téléphone. “Un coup de fil du président de la République, raconte Bernard Cazeneuve à la barre, il me dit : je viens d'entendre une explosion, je suis au match de football, pourriez-vous vous renseigner auprès du préfet de police de Paris?" 25 minutes plus tard, il est au Stade de France et déjà convaincu, au regard des informations qui lui parviennent, “que nous sommes face à une situation d'attaques massives”. La suite c’est le retour à la cellule de crise, le déplacement au Bataclan, en délégation bien trop nombreuse, il en convient, la vue d’une jeune femme “qui sort après l’assaut, dont le regard est perdu. Et j’éprouve alors ce qu’éprouvent tous les Français devant leur écran de télévision et qui sont au bord des larmes”. Pas le temps de s'appesantir sur ses sentiments pour autant. “Je suis ministre de l’Intérieur, je dois agir”. A commencer par participer au conseil des ministres “en vue d’instaurer l’état d’urgence”. "Dès le lendemain se déclenchent l'ensemble des mesures de l'état d'urgence, détaille Bernard Cazeneuve. Ce sont près de 4000 perquisitions qui interviendront. Elles permettront de déclencher 597 poursuites, qui aboutiront à la récupération de 600 armes."

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"Pas un jour sans que je me sois posé la question de savoir s'il y avait quelque chose que j'aurais pu faire et que je n'ai pas fait"

Bernard Cazeneuve, ancien ministre de l'intérieur au moment des faits
Bernard Cazeneuve, ancien ministre de l'intérieur au moment des faits
© Radio France - Valentin Pasquier

Mais l’ancien ministre de l’Intérieur entend aussi développer sur l’avant. Et poursuit son long propos par d’autres chiffres, d’autres nombreuses mesures, précise-t-il, qu’il a contribué à mettre en oeuvre après les attentats de janvier 2015 dans la rédaction de Charlie Hebdo, à Montrouge et dans l’Hyper Cacher. Avec, dès le lendemain, “un plan de lutte antiterroriste présenté par le gouvernement”, l’augmentation des effectifs des services de renseignements “pour leur permettre de faire face à la menace accrue”, augmentation des effectifs de police et de gendarmerie, des budgets pour l’achat de matériel, renforcement du plan Vigipirate etc. Et pourtant, malgré ce bilan qu’il tente de défendre avec conviction,  Bernard Cazeneuve l’assure à la barre : "Depuis les attentats, il ne s'est pas écoulé un jour sans que je me sois posé la question de savoir s'il y avait quelque chose que j'aurais pu faire et que je n'ai pas fait. Cette question me hante en permanence."

Bernard Cazeneuve devant la Cour
Bernard Cazeneuve devant la Cour
© Radio France - Valentin Pasquier

"L'horreur, dantesque"

François Molins, lui, est surtout hanté par une image, confie-t-il à son tour à la barre. Celle d’une victime du Bataclan “les cheveux au carré avec la tête posée sur un sac à main où un portable n'arrêtait pas de sonner." Il témoigne assis, en raison de problèmes de sciatique, s’est-il excusé. Un témoignage inédit, précise-t-il encore. “Inédit pour un procureur, inédit pour moi”. Mais un exercice auquel il se prête de bonne grâce, en tant “qu’agent public”, en tant que représentant de “la justice rendue au nom du peuple français” aussi. Et parce que “l'Histoire, et c'est vrai pour la Justice, n'a de sens que si on sait tirer les leçons de l'expérience." Alors, il rappelle l’année 2012, celle des “départs de Français dans les zones tribales du Pakistan et d'Afghanistan”, celle surtout des attentats de Mohamed Merah dans une école juive de Toulouse et contre des militaires de Montauban. De cette tragédie, il tire avec le parquet de Paris cinq premières leçons : “la difficulté de détecter les terroristes, la nécessité de pénaliser la préparation des actes de terrorisme à l'étranger, le fait qu'on était face à des terroristes déterminés, les difficultés de la prise en charge des victimes et les enjeux de la communication” liste l’ancien procureur de la République de Paris. Puis, c’est l’année 2015, “une année dramatique, ponctuée d'attaques terroristes lourdes”. Désormais, préviennent les services de renseignement, “la question n’est plus si il va y avoir un attentat mais quand ?, où ?, comment ?"

Et arrive le 13 novembre. François Molins a eu une semaine chargée, avec un déplacement professionnel à Marrakech. "Le vendredi, je suis donc assez fatigué, je vais me coucher tôt". Jusqu'à la première alerte d'une explosion au Stade de France. Il se rend d’abord sur les terrasses, à la Bonne Bière puis au Carillon. “Il est 22h15 ou 30 pas plus. Il n'y a encore aucun enquêteur. En arrivant, je suis tombé sur un brigadier du 11e qui a enlevé son gilet pare balle pour me le mettre. Ca donne une idée de la situation.” Six ans après, son émotion est palpable. Il marque un temps d’arrêt. Poursuit avec le Bataclan. Là, il découvre "l'horreur, c'est dantesque. En fait, je ne sais pas si je n'arrivais pas à y croire ou si je refusais d'y croire. Je suis entré trois fois dans le Bataclan."

"On n'est pas au far-west"

Six ans après, à la barre de la cour d’assises spécialement composée, François Molins l’admet : "même si on redoutait des attaques d'ampleur, je pense qu'en réalité on n'était pas préparés." Et de lister les problématiques liées aux victimes notamment : problèmes d'articulation entre les différents numéros d'appels, absence de lieu avant la mise en place, le samedi matin, d’un accueil à l'école militaire “ce qui a conduit de nombreuses familles à errer la nuit du vendredi et le samedi à la recherche de proches". Erreurs aussi dans l'identification des 130 victimes décédées ou d'autres grièvement blessées ”et je mesure bien le caractère épouvantable et insoutenable pour les victimes". En revanche, s’il “comprend les questionnements” sur le délai d’intervention de la BRI au Bataclan, il rappelle combien un assaut se prépare : "On n'est pas au far-west où on entre dans un saloon avec des portes qui s'ouvrent et on tire de partout". Argumente encore sur la nécessité de laisser les forces spécialisées intervenir. “Je connais aussi des situations où on a essayé de faire mieux et on a fait bien pire".

D’ailleurs, conclut celui qui restera sans doute au yeux des Français le visage de l’antiterrorisme : “On a fait, je crois, au mieux, en donnant le meilleur de nous-mêmes”.