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Procès 13-Novembre, jour 52 : "Les mécréants sont nos ennemis, haïs-les mais ne le montre pas !"

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Une photo d'Osama Krayem en Syrie, , l'un des accusés du procès du 13-Novembre.
Une photo d'Osama Krayem en Syrie, , l'un des accusés du procès du 13-Novembre.
© Radio France - Valentin Pasquier

Au 52e jour du procès des attentats du 13 novembre 2015, un enquêteur belge est venu détailler le parcours de deux accusés : Krayem et Ayari. Osama Krayem a boudé le box et refusé d'entendre, Sofien Ayari, lui, est revenu écouter.

Le président Périès avait demandé que l'audience démarre pile à l'heure, craignant que pour le quatrième jour consécutif, des accusés refusent à nouveau de comparaître. La procédure veut qu'à chaque refus, il faille envoyer un huissier pour les constatations, ce qui prend du temps et génère des retards d'audience. Comme le magistrat le pressentait, des accusés ont décidé de bouder le box aujourd'hui encore, pour protester contre la non-présence physique des enquêteurs belges. Au 52e jour de ce procès, Salah Abdeslam, Osama Krayem, Mohamed Bakkali et Mohamed Abrini ne se sont pas montrés. Mais l'accusé Sofien Ayari est revenu. L'accusé Farid Kharkhach, qui se disait hier très "fatigué", est réapparu, en grande discussion avec son voisin.

"À la grosse louche, 380 pages de PV"

L'audience a repris avec quatre accusés absents mais représentés par leurs avocats. La cour d'assises a établi le contact avec l'enquêteur belge. Le policier n°447.761.902 s'est mis à parler à travers l'écran. Il a annoncé qu'il ne détaillerait aujourd'hui que le parcours syrien et le retour en Belgique de deux des accusés : Osama Krayem et Sofien Ayari. Le premier n'écoutera donc pas ce qu'on dit de lui, le deuxième semble attentif.

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Osama Krayem a été arrêté en Belgique le 8 avril 2016, après les attentats de Bruxelles. Il devait être un kamikaze du métro, a finalement fait demi-tour avec son sac. Il a été maintes fois entendu depuis par les policiers bruxellois et la juge antiterroriste Isabelle Panou. "À la grosse louche, c'est 380 pages de procès-verbaux, 30 auditions", précise le policier à l'écran. L'enquêteur rappelle que Krayem se dissimulait sous plusieurs identités, et que sa kounya, son nom de guerre, était Abou Omar. Krayem, né en Suède en 1992, et que ses proches auraient vu changer vers 2011-2012. À 20 ans, il disait que "l'islam dictait sa vie".

Les journalistes dans la salle d'audience de la cour d'assises.
Les journalistes dans la salle d'audience de la cour d'assises.
© Radio France - Valentin Pasquier

Il est parti en Syrie en août 2014, "pas pour combattre mais pour aider", selon ses déclarations à la police. Très vite, il a quand même eu un entraînement aux armes, des cours en religion, et ce test écrit : "Êtes-vous prêt à tuer quelqu'un ?" Puis on lui aurait fait faire du guet, des missions de surveillance autour de l'aéroport. Lors d'une de ces missions, il se tord le genou, se retrouve dans une maison pour blessés, où il aurait vu Al-Adnani, l'ancien numéro 2 de l'État islamique, ex-porte-parole de Daech, ex-chef des opérations extérieures, c'est-à-dire "les attentats projetés", tels ceux du 13 novembre 2015. Selon le policier, Krayem aurait passé quatre jours avec Al-Adnani. C'est ce que l'enquêteur a compris, à travers des messages Facebook.

Des musulmans sont tués, est-ce que je vais jouer au foot et manger des chips ?

Krayem a beaucoup échangé avec sa famille quand il était en Syrie. Un jour, il confie qu'il se prépare à une opération-suicide en Irak. Une autre fois, dans un message à l'une de ses sœurs, il lui demande si elle a vu la vidéo avec "un homme grillé" ? Cet homme est le pilote d'avion jordanien sauvagement brûlé vif dans une cage par Daech en 2015. Krayem figurait parmi les combattants spectateurs, dans une effroyable mise en scène filmée. Il était encagoulé. Mais les enquêteurs l'ont démasqué grâce à la reconnaissance l'un de ses sourcils.

Trois ans plus tard, quand on lui a demandé ce qu'il avait ressenti lors de la mort barbare de ce pilote jordanien, Krayem a répondu : "Il n’était pas obligé de monter dans son avion". L'enquêteur belge qui s'exprime en visio devant la cour d'assises livre d'autres citations de Krayem. Une citation d'avril 2016 : "Krayem disait que quand l'Etat islamique applique la charia, il est d'accord". Il estimait aussi : "Tant qu’il y aura des bombardements contre l'Etat islamique, il y aura des attentats, il y aura des ripostes, ils ne vont pas offrir des chocolats". Dans une autre audition, Osama Krayem affirmait qu'il était contre les esclaves de l'État islamique, mais concluait qu'il adhérait à Daech, de manière inconditionnelle, même s'il n'était pas d'accord avec tout. Il ajoutait que le fait de tuer des gens, ce n'était "pas un plaisir, mais une réaction". ll écrivait à son frère : "Les mécréants sont nos ennemis. Haïs-les mais ne le montre pas". Enfin, pour justifier son idéologie, il résumait : "Des gens sont violés et des musulmans sont tués, est-ce que je vais jouer au foot et manger des chips ?"

Puis l'enquêteur 447.761.902 évoque Sofien Ayari. Il est largement moins bavard sur cet accusé, un Tunisien né en 1993 et arrêté en Belgique le 18 mars 2016, en même temps que Salah Abdeslam. Ayari habitait en Tunisie, vendait des vêtements. En 2013-2014, il s'est mis à changer, selon ses parents. Ils l'ont vu porter le qamis, se rendre fréquemment à la mosquée, mais sans signe d'extrémisme. Un jour, il leur a annoncé qu'il devait partir une semaine en Turquie pour le commerce. Son père l'a accompagné à l'aéroport de Tunis. Au bout de huit jours, Sofien Ayari appelle ses parents pour leur dire qu'il a la grippe et qu'il ne peut pas rentrer. Nous sommes en décembre 2014. Deux mois plus tard, il téléphone à sa mère pour lui annoncer qu'il est en Syrie. Avant d'arriver à Raqqa, il avait regardé des vidéos, et avait confié vouloir "faire quelque chose contre ce régime criminel qui rase des villes entières, des femmes et des vieux".

"Je vous dis que vos avions bombardent des innocents"

L'enquêteur a peu d'éléments sur le séjour syrien de Sofien Ayari. Il a duré moins d'un an. Ayari a prétendu qu'il n'avait pas été près des combats et souvent malade. En septembre 2015, il est reparti. Cap sur l'Europe avec Osama Krayem et un troisième homme, Omar Darif, artificier en chef des attentats du 13 novembre. Sur ces attentats parisiens, Ayari avait été interrogé par les enquêteurs belges. La première fois, il avait refusé de répondre, n'avait rien voulu dire de ce qu'il ressentait. Plus tard, il a lâché : "Je vous dis que vos avions bombardent des innocents et que tout le monde s'en fout." 

Ayari et Krayem sont passés avec Darif par la route des migrants et l'île grecque de Leros en septembre 2015. En octobre, arrivée en Allemagne, c'est Salah Abdeslam qui les aurait récupérés en voiture. Quelles étaient leurs missions précises quand ils ont quitté la Syrie ? Krayem et Ayari, le 13 novembre 2015, se sont rendus à l'aéroport de Schiphol à Amsterdam, quelques heures avant les attentats parisiens. L'enquêteur belge entendu aujourd'hui n'a toutefois pas encore abordé ces faits, car le procès est séquencé par périodes et thèmes, et il n'était pas prévu au 52e jour de ce procès d'aller au delà du retour en Belgique, en octobre 2015. 

Parmi les questions posées par les avocats à l'enquêteur belge du jour, l'une était particulièrement embarrassante. C'est Me Margaux Durand-Poincloux, qui d'une voix douce, s'est étonnée que l'enquêteur ait affirmé que Krayem avait passé quatre jours dans une maison syrienne avec Al-Adnani, alors numéro 2 de l'État islamique. L'avocate d'Osama Krayem lit le message qu'il a envoyé à sa sœur en suédois en 2015 depuis la Syrie. Message Facebook où l'avocate assure que Krayem a écrit que Al-Adnani était passé "il y a quatre jours", mais pas du tout qu'il était resté quatre jours avec lui ! Erreur grossière de traduction ? "Je ne suis pas traducteur", rétorque l'enquêteur. Mais si la traduction de l'avocate est la bonne, ce serait une erreur dans l'enquête qui ferait mauvais effet.